‹ Histoire de la raison d'ÉtatChapitre 64 sur 78 · REVANCHE DES UE PH BMC A I N S · texte numérisé non relu

REVANCHE DES UE PH BMC A I N S

« entre le froid et le chaud, créateurs des climats tempérés « où naissent les hommes à la fois intelligents et hardis, « prudents et courageux. »

Surpassant cette admiration de A'ores, Sgualdo, abbé du Mont-Cassin, regarde Venise d'un œil qui la transfigure peut-être encore plus. « 11 me semble, dit-il, voir cette « cité si désirée, si impossible de Platon, où les hommes « étaient aussi supérieurs à leurs semblables que ceux-ci le « sont aux diverses espèces d’animaux. Héritière de la « fortune des Assyriens, des Perses, des Macédoniens, des « Égyptiens, des Athéniens, des Spartiates, des Carthaginois, « Venise est la puissante république, fdle de Jupiter, mère « de héros, reine de la mer et de la terre, soleil du ciel « politique. » Mais Sgualdo place l'homme au-dessus du citoyen, et le genre humain au-dessus du sénat de Saint- Marc, en sorte qu’il décrit une république supérieure où tous les vices de l’oligarchie des lagunes s’évanouissent dans l’intérêt universel. Sans se perdre à régler les accouplements, les grossesses, les gymnases ou la musique, il engage les republicanti , ses amis, à renouveler souvent les magistrats, à les retremper souvent dans l’onde du peuple, à imiter Caton, Brutus, Cassius, modèles de vertus impérissables et à réclamer la liberté qu’il prêche sous la forme imprévue de la discorde. « La discorde, dit-il, crée la mé- « lodie dans la musique, l’ordre dans l’État, la discussion « dans le sénat : c’est elle qui opposa Pélopidas à Epami- « nondas pour le salut de Thèbes, et qui protégea Athènes « en y faisant paraître l’un contre l’autre Clisthènes et lsago- « ras, Vicias et Cléon, Thémistocle et Aristide, Périclès et « Cimon, remplacé par d’autres à sa mort, afin d’empêcher « l’union mère du silence et complice de toute tyrannie. »

* Faites encore un pas dans l'abstraction, et vous aurez la république des abeilles de Jean llonifazio, imprimée à Itovigo, en terre ferme. Ce politique raconte que l’un des capitaines du roi catholique découvrit un jour une ile immense dont les habitants vivaient dans l’heureuse innocence de l’âge d’or. Les hommes adoraient le soleil, les femmes la lune, et tous heureux, sans disputes de religion et sans lois sur la chasse, faisaient de chaque jour fête et dimanche. A peine débarqué, le capitaine de Sa Majesté arbora le pavillon de Castille, prit possession de la terre, et de retour à Madrid il demanda ses instructions. L’affaire était grave, il y avait tout un gouvernement à créer avec ses préfets et sous-préfets; tout y manquait, les ministres, les juges, les soldats, les gendarmes, et il était urgent de réglementer le bonheur et de le soumettre aux bureaux. Sa Majesté confia donc l’affaire à une nombreuse commission qui, après mure* délibération, fit un rapport non moins extraordinaire que le peuple appelé à recevoir ses arrêts. En effet, elle copia l’histoire des abeilles de Virgile et, en transformant chaque vers en loi, elle proposa de construire la capitale loin des odeurs, loin des bruits, avec des portes étroites, des maisons égales, une reine impuissante et des courtisans châtrés, et c’est ainsi que de détail en détail on décréta cent lois semblables aux tables de Moïse ou à celle des Romains, mais toutes démocratiques et sociales comme les cellules de la ruche. Les conseillers n’avaient laissé en blanc que le chapitre de la religion, mais ils s’en rapportèrent à la sagesse et à la discrétion du roi.

La douce innocence et les réflexions arcadiques s’ofîrent si rarement sur le terrain désolé de la politique, qu’en

demandant grâce pour l’enfantillage de Bonifazio, nous finirons avec Louis Zuccoli, qui se consolait d’avoir perdu neuf ans à la cour d’Urbin en idéalisant dan^ ses dialogues la virginité et le bonheur de Saint-Marin. 11 l’appelle la Città felice et la compare à Pise, à Venise, aux Grisons. « Nous sommes pauvres, fait-il dire à un citoyen du mont « Titano, mais nous sommes heureux au milieu de notre « félicité champêtre ; nous 11 e connaissons ni l’avarice qui « rend les richesses inutiles, ni la hideuse avidité qui « rampe pour les conquérir. Nous ne voyons ni étrangers « qui viennent nous corrompre, ni marchands qui nous « apportent des délices dangereuses, ni banquiers qui « nous ruinent par des échanges désastreux, ni inutiles « artisans de futilités dorées, ni charlatans qui vident nos « bourses, ni médecins qui énervent notre santé. Notre « jeunesse mène une vie dure; jamais nous ne donnons « asile aux bannis, aux voleurs ou aux rebelles; aucun « mercenaire ne défend nos maisons. Nous n’avons rien à « envier aux vertus artificielles de Sparte, où une impos- « sible égalité et les lois de la guerre torturaient ceux que

« le travail aurait dù rendre forts et utiles. » L’interlocuteur finit en disant que Saint-Marin exige que ses lois demeurent occultes comme des cérémonies de Gérés, mais qu’il les voudrait connues et célèbres comme les fêtes de Bacchus. Ailleurs Zuccoli corrige l’utopie de Thomas Morus avec l’amour consciencieux d’un artiste qui modère les tons trop vifs et trop heurtés d’un tableau pour qu’il puisse mieux paraître. Ailleurs encore il décrit un voyage imaginaire de son aïeul maternel qui, après avoir recueilli cette ample moisson d’amères déceptions germant périodiquement dans les guerres pour l’indépendance ita-

lionne, abandonne sa patrie dégradée, et, dans ses courses vagabondes chez des peuples inconnus, découvre enfin la république d’Evandrie. C’est une Italie améliorée, embellie, une Italie dégagée de l’étreinte pontificale et espagnole, une Italie avec moins de ports pour les étrangers, avec une forme plus ronde, afin d’en rendre la défense facile, et réunie sous une monarchie démocratique et élective, gouvernée par des magistrats annuels, des censeurs antiques, des tribunaux sans torture et des juges expédiant toutes les affaires en quinze jours. Là personne ne parle latin, nul ne meurt de faim, aucun fils ne quitte la profession paternelle; on ne voit d’autre servitude que celle qui punit les voleurs.

Telle fut l’école vénitienne de 1578 à 11149 pendant les réactions catholiques et les guerres de religion. Exacte et atroce dans les pages de Sarpi, libre et fédérale avec Paruta et Manuzio, d’un patriotisme emphatique avec Caimo, Pierre-Marie Contarini et les apologistes des lagunes, elle doubla ses forces en se généralisant avec Cebu, Sgualdo, Zuccoli et les autres Italiens qui ennoblissaient par des idées philosophiques son hostilité territoriale contre le pape, l’empereur et l’Espagne. Sa forme protégea constamment toutes les oppositions, elle demeura toujours l’utopie de tous les novateurs, et même le Napolitain Serra, qui écrivit le premier traité d’économie politique dans les prisons de la Vicaria , ne cessa de comparer son ingrate patrie à la reine de l’Adriatique pour montrer ici la prospérité, la richesse, l’aisance au milieu des ilôts les plus déshérités par la nature, là l’indigence, la famine, les haillons sous le ciel le plus* splendide, frappé de stérilité par l’ignorance de l'Espagne; Si nous ajoutons aux écri-

vains que nous venons de nommer, les commentateurs d’Aristote, Scaino, Montecatino et Figliucci publié à cette époque, nous aurons complété le nombre des hommes à qui Venise donne pour ainsi dire l’hospitalité. De tout temps, les partisans du gouvernement mixte, prêché par le philosophe Slagire, ont considéré les institutions des lagunes comme autant de preuves en faveur de leur doctrine.

Kl HISTOIRK DF, I.A RAISON D'ÉTAT.

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