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CHAPITRE VI

AVILISSEMENT DE L’ÉCOLE MONARCHIQUE

Médiocrité progressive des écrivains conservateurs. — Traités ridicules sur le prince. — Nouveau déluge d’aphorismes soporiiiqucs et naïfs. — Livres illisibles stir le rôle du gouverneur. — Ouvrages d’une remarquable pédanterie sur l’art de faire la cour. — Les hommes d’esprit se cachent et demeurent inédits, — ‘témoin le comte de Verrua, — le Roué — et le Diplomate.

Une foule d’ouvrages médiocres, imprimés pendant cette période, confirment pour la millième fois cet axiome que les bons employés font de mauvais écrivains, et que les grandes pensées ne surgissent qu’au milieu des souffrances politiques. S’agit-il de braver le pape, l’empereur, l’Espagne, tous les princes, toutes les républiques italiennes? Campanella, qui passe les vingt-sept meilleures années de sa vie dans une prison, égale la grandeur de Dante et de saint Thomas. Faut-il, dans une lutte plus modérée, combattre l’Espagne en défendant la fédération pontificale? le génie disparait, et nous ne trouvons plus que le talent de Tassoni, Boccalini, Ammirato et des commentateurs de Tacite. Nous résignons-nous à laisser aller le monde son train, sauf à célébrer Venise parce qu’elle ne ressemble pas à l’Italie? Sarpi, Paruta et d’autres resserrent de plus en plus le cercle de leurs idées et ne brillent qu’en dehors de la politique. Rentrons-nous enfin dans l’obéissance absolue; quittons-nous les régions de la foudre et les points exposés; la lèpre de la médiocrité s’attache

aux écrivains récompensés, et nous ne lisons plus que de tristes paperasses.

Ici nous rencontrons d'abord ceux qui traitent du prince à la suite de Colonna, Platina, Poritano, et des écrivains que l'idée monarchique avait illustrés dans le temps des libertés. Boltero nous transmet un livre sur la Sagesse du roi; mais si ses idées s’y reproduisent, on déchoit lourdement en passant de la raison d'Ètat à son œuvre automatique, et sa réaction ne s’y présente que sous un aspect odieux, en dépit des exemples bibliques, grecs, romains et hongrois. Guazzo, petit-maître de Montferrat, grand panégyriste du duc de Mantoue, veut que son prince tienne le milieu entre le bœuf et l'âne, et, en lui recommandant d’être dissimulé, il remplit son livre de proverbes, de bons mots et de banalités désespérantes. Vieri s’adresse aux Médicis de Toscane, avec la manie de leur donner des avertissements ternaires, pour qu’ils sachent se faire aimer de Dieu, du peuple, et aller au paradis, ce que, par exemple, ils obtiendront à coup sûr en choisissant un bon conseiller, un capitaine habile et un digne confesseur. Mais voilà Prato encore plus dévot, qui veut que le prince aille à la messe, fasse force génuflexions devant le saint sacrement, et place dans ses chambres et dans les lieux les plus marquants de son palais de grands tableaux de la croix, de la madone, des saints et des saintes. Galvani personnifie foutes les vertus imaginables pour les introduire l'une dans l’œil, l’autre dans le cou, d’autres dans la main, dans le cœur, dans le bras, dans les jambes de son prince, que d’autres vertus, arrivées trop tard, entourent debout en le transformant ainsi en une sorte de petit soleil théologique et moral. Que Dieu nous garde de rendre compte de ces honnêtes nul-

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' lités, auxquelles s’ajoute le cortège de Maftei, Cernozio, Gesù-Mâria, Perucci, Castellani, Àlbergati, Aldobrandini, Taleapetra, Zccchi, Capaccio, Frachetta, Brancalassi, Mengozzi, Santonio et Marliano, tous occupés à réciter les litanies du prince avec une monotonie désolante et capable de nous faire chérir Bastardi, leur contemporain, qui tranche au moins sur P uniformité générale, en faisant de saint Benoît un prince à imiter pour conquérir le royaume du ciel. On ne saurait trouver une nuance attravante dans cette littérature, née du désir d’avoir

un lecteur couronné ou une tabatière enrichie de diamants. Pas un trait qui ne soit ridicule. C’est en vain qu’à partir de 1 620 les auteurs s’efforcent d’attirer l’attention par des titres dramatiques. Le Prince belliqueux , de Carpignano, n’en est pas moins l’œuvre d’un homme qui ne sait ni l’italien ni la grammaire, quoiqu’il approuve les marins qui jetèrent le prophète Jonas à la mer. Que dire du Prince enfant , de Castiglioni ; du Prince régnant , de Cadana; du Prince studieux , de Tomasi; du Prince guerrier , de Fiamelli ? Que penser du Prince délibérant et du Prince moral , de Kocabella, avec leurs distinctions scolatiques et leurs souvenirs de saint Thomas? Le Prince politique , de Gucci, donne le Christ comme l’archétype des rois, à qui il conseille la fausseté, la fiction, l’imposture; et le Princeps ex Tncito , de Celso, forme la plus bizarre mosaïque de citations combinées pour produire un code de police d’après les modèles de Tibère et de Néron. Nous ne nous hasarderons pas à travers les utrum de Restelli, bien que son ouvrage soit inspiré, dit-il, par saint Janvier en personne, ce qui le rend si favorable au saint-siège. Nous ne nous mêlerons pas non plus de Caraccioli, qui n’est ni important

ni insignifiant, et qui forme un traité régulier., une chose mortellement ennuyeuse. Enfin, si Léon Zambelli se fait remarquer, c’est qu’il combine les signes du ciel avec les idées de la science politique. Chaque précepte se trouve ainsi subordonné à son astre, et il ne sort de l’alambic de l’auteur qu’après avoir traversé deux consultations contradictoires, divisées chacune en trois conseils donnés par trois conseillers et aboutissant à un résultat qui traîne à sa suite un exemple historique. Sans doute tout n’est pas absolument à dédaigner chez les écrivains que nous venons de nommer; même le moine Zambelli soulève des questions qui surprennent et qui trouvent sans cesse leur application dans la politique courante; mais quelle énorme distance entre la littérature triomphante et l’opposante!

La médiocrité qui envahit les traités du Prince s’étend aux infatigables continuateurs de Guiehardin, de Lottini, des donneurs d’avis, cette fois entraînés tous dans la réaction catholique. Aux maximes pénétrantes, décochées comme les traits d’Apollon, du haut de l’Olympe, sur les travers d’une phase homogène et harmonique, succèdent les compilateurs de sentences, empruntées çà et là aux auteurs les plus étonnés de se rencontrer dans le même pêle-mêle où leurs dires perdent le tour, la force, le mol incisif. C’est ce qu’on voit déjà chez Sansovino, et quoique il saccage les meilleurs hommes de la renaissance, il resx semble toujours à un fripier, étalant de curieuses breloques, rangées par ordre alphabétique. Les huit cents aphorismes de Piceolomini ne valent certes pas les cent de Guiehardin. Quelle chute d’ailleurs si nous passons de Piceolomini à Frachetla, qui en donne huit mille ! et qui pourrait nous suivre si nous parlions ensuite des treize mille trois cent soixante-

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trois sentences de Vannozzi, patronné par le pape, quatre cardinaux, six prélats, et une foule d’autorités rétrogrades qui en font l’homme le plus bêtement servile de l’époque? LesRègles , de Duri; les Prévoyances, de Sartonio; le Jardin , de Deruschi; les Conceptions , de Zuccaro; les Dits mémorables , que Graziani extrait de la donna Desterrada ; le Passe-Temps , de Raimondi; les Avertissements , de Girinzana, ne se dérobent pas moins à toute critique. Plus tard, Canino, qui feuillette Guichardin et Tacite, ne réussit pas plus que Piclii, annotateur de Machiavel, ou que Cassoni, auteur de Vingt sentences, qui donnent lieu à vingt compositions poétiques précédées de vingt vignettes mythologiques.

Les traités sur le gouverneur nous font tomber dans un nouvel abîme, ouvert par le seigneur Massenzio Carbonari de Terni, qui dédie à Paul V son livre du gouverneur politique et chrétien. Rien n’égale la lucide vulgarité de cet homme : gros, joufflu, jovial, d’une fatuité ^délicieuse : « Quel plaisir, s’écrie-t-il, de gouverner, d’être , « appelé Excellence par-ci, monseigneur par-là, lumière,

« soleil, providence des mortels, etc., etc. ! ! Ce serait le « comble du bonheur si malheureusement il ne fallait se « tenir droit, s’interdire la joie, manger ce qu’on n’aime « pas, se mortifier les cinq sens et se donner l’intolérable « pénitence de garder un air constamment digne et sô- « l ieux. » Ces grosses choses, dites en style macaronique et parsemées de citations de Sénèque et de saint Augustin, captivent l’attention comme les choux, les navets dans les tableaux flamands, et, dès qu’il entre en matière, on suit l’heureux Carbonario avec une curiosité mêlée de bonne humeur. A peine nommé, son gouverneur va sur-lechamp baiser les pieds du pape, et visite successivement

un à un les cardinaux pour se mettre en règle avec tout le monde : « Per non avéré morti/icazioni. » Avant de partir, il entend avec toute sa famille la messe, et la fait célébrer à un autel privilégié par l’un des prêtres les plus considérés. Sur la route, tandis que le postillon fait claquer son fouet, il prodigue les aumônes; en arrivant, il entre tout botté dans une église, puis il se retire sans recevoir personne pendant le temps qu’il juge convenable pour sa réputation. N'est-ce pas tout prévoir? Mais il faut choisir ses lieutenants, et Carbonario les conseille lettrés, « piü « nobili che sia possibile , » sains et dispos, plutôt pauvres que riches pour qu’ils soient obéissants, plutôt laids que beaux pour éviter les scandales, plutôt petits qué grands, car la petitesse annonce prudence, bonté, sagesse, générosité et loyauté. Rien n’est oublié, ni les principes inllexibles sur les appointements, ni les règles de la civilité (délia buoua creanza ), ni celles de l’art militaire pour assiéger les bandits. C’est ainsi que cet automate pontifical enseigne l’art qu’il a exercé pendant vingt-cinq ans et qui consiste, suivant sa propre expression, à bien chanter sur les cinq lignes du commandement, de la permission, de la défense, de la punition et de la récompense, sans fausser le ton ni tomber dans l’anarchie. Mais Carbonario est encore un homme de génie, si on le compare à Castelli, son compatriote de Terni, à Cibo Ghisi, qui écrit le Conseil aux conseillers , et surtout à Flavio Fieschi, auteur du Parfait ministre , chez lequel l’adoration pour le pape et l’Espagne passe toute limite.

Obstinée à se dédommager de son insuffisance par la quantité des ouvrages qu’elle dicte, la médiocrité suggéra de composer de nouveaux traités sur l’ambassadeur, per-

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sonnage qui partage le faste et les dangers du prince. Gentile écrivit le premier; Germonio vint après; Torriani, de Gênes, laissa son traité inédit; Bragaccia, qui imprima le sien, lui • consacra dix-huit ans d'étude et de labeurs. Jamais on ne perdit plus inutilement une si belle partie de la vie, et ce fut aussi peine perdue que celle de Beili, qui voulut enseigner l’art de voyager; de Santa-Maria, qui exposa l’art de se bien gouverner dans le monde politique, et celle de Bisaccioni, qui donna des préceptes au capitaine.

L'art de régner enveloppe dans sa ruine l’art opposé de faire la cour, et les scènes si finement touchées par Castiglioni, Nifo ou Comendone, deviennent l’objet de lourdes discussions en barbant celarent , suivies d’un interminable attirail de citations. Ainsi Ducci fait passer le courtisan par toutes les catégories d’Aristote ; il étale, il divise, il subdivise toutes les situations de l’obséquiosité, de la sollicitation, de la méfiance, des rivalités, et il n’y a pas de problème qui ne traverse toutes les distinctions de la cause efficiente et de la cause finale, en subordonnant tout à l’intérêt personnel du parasite : al proprio suo comodo. Trois ans plus tard, en 1604, Sigismondi surenchérit encore sur la pédanterie de Ducci, en fixant avec des soins infinis la définition de la cour, du maître, du chambellan, du bouteiller, du valet de chambre, de l’écuyer ; chaque fonction reçoit ses préceptes, chaque fonctionnaire est peint avec les traits qui en font un modèle. Platon et saint Thomas donnent leur avis sur ces délicates matières, et ce n’est pas sans de graves autorités que l’auteur exige de la hardiesse dans l’écuyer tranchant, ou qu’il se décide à accepter pour maître d’hôtel un ancien cuisinier/Baldi s’emparant, en 1624, d’une lettre du célèbre Antonio Perez

sur l’art de faire sa cour, la commente mot à mot et la fait suivre de trente-cinq dubitazioni et d’une avalanche de . chicanes/^Juérini, qui rédige le Manuel des Grands , leur conseil*; la parole lente et équivoque de Tibère. Pio les sanctifie, Solera leur explique la clef des songes de somniandi ratione . Enfin Pellegrini nous donne la mesure de sa sottise dans son frontispice, où il annonce des déclamations politiques sur l’art du courtisan, et, en effet, il tient parole en nous octroyant force tirades hinc y inde y pour nous montrer che al savio conviene il cortèygiare.

Dans cette école de pédants, tout homme d’esprit est forcé de se cacher et de dérober au public l’anomalie de son existence. Le comte de Verrua, digne de continuer Guichardin, laisse inédites ses quatre-vingt-quatre maximes justes, laconiques et empreintes d’une incomparable malice. Avec quel tact 11e renseigne-t-il pas son jeune prélat sur le choix d’un cardinal à servir ! Un maître trop stupide serait fatigant, trop adroit il serait désespérant; nul artifice ne pourrait réussir avec un seigneur artificieux? Prenez donc un homme médiocre, ayez les jésuites pour amislît ne faites de mauvais coups que rarement, contre des hommes que vous aurez préalablement comblés, et à propos d'intérôts très-petits et très-compromettanls, afin d’éviter l’accusation de cupidité. Les manuscrits les plus complets de Verrua finissent par une statistique des cardinaux, classés en trois catégories : les vaillants, rares, comme les corbeaux blancs, les mauvais très -variés dans leur genre et enfin les c....ns subdivisés en trois familles : les infâmes livrés à la débauche, les convertibles dont les vices sont vulgaires et l’intelligence flexible, et les vénérables que Verrua appelle spirituali , non

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pas certes à cause de leur esprit, mais à cause de leur profession qui les voue exclusivement au culte de Dieu et aux matières de religion. Un autre anonyme également inédit, et que j Vppellerai le Roué, ajoute au talent naturel de Verrua une finesse à la fois perçante et dédaigneuse et un style d’une remarquable lucidité. Étonné de voir que la plupart des hommes marchent au hasard, sans circonspection, sans attention, sans se donner la peine de prendre l’attitude simulée et les manières suaves qui les conduiraient aisément à leurs fins, il se constitue précepteur universel, et, en montrant les écueils et les orages qui troublent l’interminable océan de l’intrigue, il apprend, dit-il, à naviguer au milieu d’innombrables dangers. Rien de plus pittoresque que son entrée en matière quand il définit les caractères des personnes avec qui l’on a à traiter : il pèse les chances qu’offrent les hommes sanguins, les lymphatiques, les bilieux ; il donne le bilan des obstacles qu’opposent le vice et la vertu dans les divers tempéraments; les uns apprennent à solliciter à temps opportun, au milieu des fêles, de la joie, des démonstrations expansives; les autres à éviter les refus en n’abordant jamais le maître, ni à jeun, ni dans un moment d’hypocondrie ou de méfiance : ceux-ci éconduisent poliment des innocents heureux de recevoir de l’eau bénite de cour ; ceux-là multiplient les promesses généreuses aux absents, cauteleuses aux présents, mais toujours milles au besoin; et c’est ainsi que tout le monde arrive à son but, le solliciteur aussi bien que le sollicité. Un autre anonyme inédit, que nous appellerons le Diplomate, se place à la suite de Commendone, de Verrua et du Roué, en offrant aux ambassadeurs une analyse singulièrement frappante de l’espérance et du désespoir, ces

deux pôles autour desquels tourne le monde des affaires. Suivant lui, il ne faut jamais ni trop présumer de ses forces ni se trop décourager; les temps varient et mille accidents résolvent et embrouillent les négociations de la manière la plus imprévue. Calme par principe, juste par égoïsme, franc par dissimulation, le Diplomate justifie ce mot des conclaves que souvent un cardinal se sert meme de la sincérité en manifestant ses désirs les plus vifs pour que scs ad- , versaires lui en supposent d’autres absolument opposés. Verrua, le Roué et le Diplomate eussent mérité de faire suite aux commentateurs inédits de Tacite, si la différence du sujet ne m’avait forcé de les classer après leurs indignes émules, Ducci, Sigismondi et Pellegrini. En dehors de cette dernière classe d’écrivains, nous ne pouvons distinguer personne sans tomber au-dessous des théories abstraites dans les traités spéciaux, où nous ne rencontrons plus que des hommes comme Caputo, exclusivement occupé du droit napolitain, ou comme Sartonio qui substitue des textes sacrés à des maximes profanes.

SECTION IV

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