‹ Histoire de la raison d'ÉtatChapitre 67 sur 78 · DISPARITION SOUDAINE DE TOUTES LES ÉCOLES · texte numérisé non relu

DISPARITION SOUDAINE DE TOUTES LES ÉCOLES

La paix des religions tue la raison d’Elat, — aussitôt les politiques deviennent vertueux, — l’éloge périodique de Venise cesse, — on oublie Tacite, — et on n’écrit plus sur le prince. — Statistique comparée des quatre cent vingtquatre politiques italiens. — Les meilleurs sont toujours les plus persécutés.

A la signature du traité de Westphalie, on dirait qu’on touche une détente et que tous les ressorts de la politique italienne se relâchent en même temps ; les écrivains de la raison d’État disparaissent comme par enchantement. Une fois la théocratie détrônée, l’Italie ne sait plus que faire de ' l’art de régner sous toutes les formes politiques, et ses écrivains se trouvent tout à coup déshérités. Mucci est désormais incapable d’apprécier Machiavel; Scipioni et Ccschi se servent de la raison d’État pour en tirer des homélies, et bientôt Doria indigné contre sa vaine immoralité, la repousse avec l’ignoble cortège de ses traditions, l’accusant d’avoir d’abord écrasé le monde sous le poids des Romains, et de l’avoir ensuite trompé par la religion des pontifes. Noble, élevé, d’un naturel angélique, il veut croire à la justice, parce qu’il la voit dans le cœur des peuples, au fond des

masses, et que, en la suivant, on livre le genre humain à la pente d’une heureuse destinée. S’il est trop érudit, trop complet dans une matière trop épineuse, si ses remarques sur les fondateurs, les conservateurs et les réformateurs de la civilisation, sortent du cadre du langage habituel, son apparition contemporaine de celle de J. II. Vico, son ami, marque une date dans l’histoire de la politique italienne. Après lui le droit fait entendre seul sa faible voix, soit que Certain, Maltioli, Tosini, Persiani, Coppa et Blandini défendent la religion, soit que leurs adversaires Gorini, Cromaziano, Caraccioli, Spanzotti, Mocenigo et Gorani propagent les idées libérales. L’auteur anonyme du Vero despotisme , Pilati, qui écrit la Réforme de l'Italie, où il demande toutes les innovations qu’on réclame aujourd’hui contre le gouvernement pontifical, enfin Filangieri et Beccaria, les deux demi-dieux de la nation pendant le dix-huitième siècle, croient tous qu’il suffit d’énoncer la vérité pour la propager et de la propager pour répandre le bonheur sur la terre. Ce principe, continuellement prêché par la presse, qui lui doit son existence, a chassé la raison d’Élat de tous les livres, de tous les écrits, de toutes les tribunes, où elle ne pourrait plus se montrer sans provoquer des malédictions unanimes.

Dans cette dernière période, Venise elle-même, convaincue de tyrannie, n’ose plus se proposer pour modèle. Le dernier anonyme qui la loue, en 1670, avoue que le Génois Christophe Colomb l’a blessée mortellement en paralysant ses caravanes d’Orient et sa mystérieuse navigation. Un autre Génois, R. Torre, raille ses républicistes en montrant qu’elle est née sous Byzance, qu’elle a été impériale et qu'on peut être libre sans être Vénitien. Personne

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ne prononce pas non plus l’éloge de Gênes, et Marini, qui (ente cette œuvre périlleuse, commence par réciter tout au long dans sa préface le Salve Regii io, comme pour donner à l’avance au lecteur la mesure de ses forces. Enfin si on veut savoir pourquoi les républiques italiennes ne trouvent plus d’apologistes, un manuscrit de Rucellaï nous le dit à l’oreille en nous montrant leur légalité repoussante, leur raison d’être en opposition à la raison de l’époque, et Venise, leur modèle, fondée sur des vices: le pouvoir des nobles, la corruption du peuple et l’ignorance de la multitude. L’aveugle fortune s’est complu à la favoriser en lui accordant une position exceptionnelle inexpugnable, mais comment faire de cette exception une règle générale ?

Tacite tombe à son tour dans l’oubli. Dès 1050 il n’a plus d’autre courtisan que Fabbri, écrivain faible et prétentieux qui mêle l’histoire apocryphe de saint Pierre et des premiers chrétiens à un enthousiasme dépravé pour la politique des Césars. Brusoni cède encore à l’habitude invétérée d’extraire des aphorismes de l’historien latin, mais Caslrucci et Manfredi, derniers compilateurs de maximes, perdent de vue le texte même de Tacite, et Maffeï, qui les imite, nous avoue lui-même que son livre est le fruit de sa flânerie, parto delï ozio. C’en est fait des donneurs d’avis; la tradition déjà si dégénérée de Guiehardin, Sansovino et Loltini finit avec Venanzi, qui ramasse au hasard quelques milliers de sentences, Marliani qui en offre cent au sénateur pour le rendre taciturne et imperturbable, et A. D. G. qui publie ses dogmes pour enseigner à se bien gouverner sous tous les gouvernements.

Les derniers traités sur le prince tombent dans le ridi-

culc à la suite île l’Écriture sainte et de Bossuet. Le Milanais Borri ne fait exception que pour répéter de vieux conseils trop connus. Mais en 1700, Comazzi de Lodi se moque meme de l’Écriture dans un traité à double entente sur l’imitation politique de Jésus-Christ. Ecce agnus Dei , dit-il, voilà notre empereur Charles-Quint ; qui tollit peccata mundi , qui fait grâce aux victimes de ses ministres ; et videbitis cœlum apertum , et il ouvre la diversion du paradis aux badauds. C’est ainsi que toujours entre la satire et le sermon, sans jamais se compromettre, ni se prendre au sérieux, il montre les actions du roi d’Espagne, les coups d’État des souverains et les énormités de Wallenstein ou de Oppenheim comme des applications à la fois justes et railleuses des préceptes du bon Jésus. L’éloge qu’il fait de l’homme simple, du verus Israelita , du croyant à toute épreuve, suffirait seul à prouver que, suivant lui, les choses de ce monde ne pourraient marcher sans celte bonne dose de foi, de simplicité et de duperie qui donne du jeu aux acteurs de la comédie politique. C’est le dernier soupir de la raison d’État. Après Comazzi, plus de réflexions scandaleuses; la tradition nationale se perd dans les clartés d’une époque plus lumineuse, et nous ne pouvons plus rien dire de Sianda, Donati et Torre, les derniers à parler de l’homme d’Étal, dell' uomo di comando , deli uomo di go verno.

Ainsi finit ce mouvement politique, qui donna plus de quatre cent vingt -quatre écrivains à la littérature italienne et qui remplaça sur la terre des Pontifes le libre examen de Luther et de Descartes. Ce fut le sacrilège occulte de la nation, une sorte d’usurpation du pouvoir spirituel dans l’espoir de réaliser l’antique promesse du

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démon : «Vous serez comme des dieux, sachant le bien et « le mal. » Tant que la nation lut libre, ses écrivains ne cessèrent d’invoquer le despotisme, et Dante, saint Thomas, Pétrarque et Machiavel firent paraître sous les couleurs les plus saisissantes toutes les ressources des monarchies. Quand la nation tomba sous la domination de l’Espagne, alors la république, la liberté, la fédération déterminèrent les attitudes du progrès. La première époque, qui commence avec la naïve malice de YOculus pastoralis et aboutit aux conceptions sataniques du secrétaire de Florence, peut se définir : l’âge d’or de la raison d’Etat. La seconde, époque des idées républicaines contre l’Espagne, se subdivise en trois périodes qu’on pourrait désigner sous les noms d’âges d’argent, d’airain et de fer. Guichardin et Gianotti illustrèrent l’âge d’argent qui s’écoula entre la restauration de Charles-Quint et la réaction de la théocratie romaine contre les libertés nouvelles de l’Europe. Bottcro, Sarpi, Paruta, Ammirato, Tassoni, Boccalini, furent les célébrités de l’âge d’airain qui finit à la paix de Westphalie. L’âge de fer, qui commence avec cette paix et ne finit pas encore 'aujourd’hui, ne donne aucune illustration relevant de la tradition exclusive de l’art de régner.

La loi de douleur qui préside à l’apparition et aux méditations des hommes politiques domina constamment les écrivains italiens. Les meilleurs furent toujours au ban des plus nombreux. On en comptait à peine un sur dix digne de fixer l’attention. Les hommes comme Dante et Machiavel, ou même comme Doria et Comazzi, formaient une misérable minorité, écrasée parles écrivains officiels populaires médiocres, prônés, révérés par leurs contemporains, et bientôt oubliés, quand, au premier changement, ons’aper-

cevait que les infortunés si hautement dédaignés, les obscurs martyrs si indignement foulés aux pieds, présentaient je ne sais quoi de mystérieusement universel qui portait le défi à toutes les révolutions. Nulle part la théorie et l’action ne s’allièrent dans la même personne : l’homme de science lut quelquefois magistrat, ministre ou ambassadeur; mais Jamais il ne brilla comme les Sforza et les Yisconti, ou même comme saint Charles Borromée ou Masaniello de Naples. 11 subissait toujours l’exil de Dante, l’insuccès de Machiavel, la captivité de Campanella, et il devait s’estimer heureux s’il se faisait tolérer par la bienheureuse innocence de Pétrarque. C’était l’échec continuel et pour ainsi dire chronique qui lui imposait de sonder les abîmes de l’art de régner et qui le classait au premier rang dans ces écoles florentines ou vénitiennes toujours à l’état d’insurrection et de martyre en présence des lois générales de la Péninsule.

Nous avons déjà dit que les plus anciens auteurs de la politique italienne naquirent là où leurs ennemis régnèrent le plus cruellement, et nous avons déjà noté que Home, ennemie du royaume, donnait Colonna apologiste des rois. ' Aquino, fief gibelin, produisit saint Thomas, chef des guelfes, et, au contraire, Florence, ville guelfe, donna le jour à Dante, auteur de la grande épopée gibeline. Pour la même raison, Pétrarque, chantre des guelfes, vint d’Arezzo, mélancolique repaire des gibelins. Barthole, grand jurisconsulte impérial, surgit dans l’Ombrie, terre pontificale, et Machiavel, ennemi de la fédération italienne, naquit à Florence, où la fédération trouva ses plus ardents défenseurs. Plus tard, Ammiralo, qui plaida la cause de la fédération contre l’Espagne, vit le jour à Naples

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sous la domination unitaire du roi catholique; Campanella, nouveau saint Thomas de la révolution contre l’Espagne, le reçut également dans le royaume desDeux-Siciles et écrivit ses œuvres au fond des prisons napolitaines. Enfin, Boccalini, le satirique ennemi de la vieille religion, appartient à Loreto, la plus superstitieuse de toutes les villes de l’Église. Cette contradiction entre les hommes et leurs patries ne disparait que chez les écrivains médiocres; ici on voit tout à coup l’accord le plus parfait entre Venise et les Vénitiens, entre Bologne et les dévots, entre les Napolitains ou les Milanais et les Espagnols, en un mot, entre les lois et leurs automatiques approbateurs.

C’est encore la loi de la douleur qui donne une si grande supériorité numérique et intellectuelle aux écrivains de la politique italienne. Seuls en face des autres nations, ils sont déshérités de toute indépendance, le souverain bien de la forme extérieure; ils sont sans cesse à la recherche de la base de leurs États, de leur fédération, dont la raison suprême se trouve aliénée dans le pape, dans l’empereur, dans la plus vaste fédération de la chrétienté. Ils courent donc après l’idée décevante de l’indépendance.* Semblable à ceux que la soif jette dans le délire, ils voient, pendant leur fièvre, des monarchies cyclopéennes, des papautés babyloniennes, des républiques foudroyantes, dont ils tracent les conditions avec la pénétration de la manie; et, à travers des évocations gréco-romaines et un langage dicté par les muses , ils décrivent l’État de manière à étonner tous les véritables États de l’Europe. D’après la proportion de leurs habitants, ceux-ci auraient dû opposer quatre mille deux cent quarante écrivains aux quatre cent vingt-quatre politiques italiens; mais, n’ayant aucun motif

pour réfléchir sur le fait accompli de leurs gouvernements fermes et compactes, ils se bornent à suivre l’impulsion italienne par l’entremise de quatre cent quatre-vingt-quatorze auteurs en se plaçant ainsi de dix degrés au-dessous de la terre des pontifes. Et, si on considère que Florence fut l’État le plus agité, le plus ouvert aux révolutions générales, le plus violemment déchiré par les guelfes et par les gibelins, par le pape et par l’empereur, par Rome et par Milan, on comprendra qu’elle ait à elle seule produit les premiers politiques, Dante, Machiavel, Gino Capponi, Gianotti; qu’elle ait ouvert ses tribunes à Savonarola, ses bibliothèques à Ammirato, qu’elle ait revendiqué Pétrarque, fils d’uri de ses exilés, et qu elle ait produit vingt politiques, tandis que la statistique proportionnelle de l’Italie ne lui en demandait que deux ou trois. L’État le plus faible s’élevait ainsi de sept degrés au moins sur tous les Étals italiens et de dixseptsur tous ceux de l’Europe.

INFLUENCE DE L’ITALIE

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