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CHAPITRE II

Leurs tournoiements, — clémence et cruauté, — formes diverses de cette antithèse, — confiance cl méfiance, — prodigalité et avarice, — affabilité et gravité, — tolérance cl intolérance, — franchise et ^tergiversation, — impossibilité de suivre les variantes du prince, du ministre, du courtisan et de l’ambassadeur.

Les préceptes qu’on ne ramène pas directement aux oppositions primitives de la politique et qui se montrent pour ainsi dire suspendus, volants, livrés à tous les caprices de l’atmosphère, et tour à tour utiles et funestes dans toutes les situations, n'en suivent pas moins la règle générale qui conseille de se servir toujours de moyens contraires à ceux de i’ennemi.

De même qu’il faut être guerrier aux pacifiques et pacifique aux guerriers, soyez cléments avec les chefs exaltés, couvrez- les de bienfaits et de confusion, faites en sorte qu’il paraissent aux multitudes comme de véritables forcenés. Avez-vous affaire à un capitaine suspect et redoutable, je veux dire violent, faites l'aimable, fïaltez-le, caressezle, n’épargnez ni avances ni prévenances. Si le peuple s’insurge, gardez-vous de l’appeler rebelle ; que toute capitale, fùt-cîle aussi émeutière que Naples, reçoive toujours le nom de très-fidèle. Si un chef tout-puissant vous menace, faites le mort, comme Uzano, qui ajourna les

violences des Médicis en ne les heurtant jamais. Kois, em-

pereurs, tribuns, n’ayez ni yeux ni oreilles pour les

rivaux indomptables. C est avec les mœurs naïves, innocentes, inoffensives, qu’on impose aux plus forts ; c’est grâce à leur humilité que les papes foulent aux pieds les empereurs, et rien de plus juste que les conseils de lâcheté que Verrua et Comendone donnent au courtisan forcé de lutter contre le souverain qui peut l’écraser. Comment dominerait-il, sans artifices, l’homme redoutable qui dispose d’un État ? Quelle arme lui resterait-il, après avoir renoncé aux caresses? Humiliez-vous donc, n’ouvrez la bouche que pour louer votre maître : s’il est artificieux, faites l’ingénu, s’il est brusque et franc, usez de douceur ; s’il vous entoure d’espions, soyez la candeur même, et, de peur qu’une flatterie trop directe ne puisse le blesser, prenez un air rustique. Blâmez rudement les choses qu’il déleste, accusez-le sévèrement d’être trop timide, trop modéré à suivre la pente de ses vices; montrez-lui comme une obligation dure, mais inexorable, la nécessité de faire ce qu’il aime le plus. Sans doute Verrua et Comendone ont écrit le code de la bassesse; mais c’est aussi le code du tribun qui flatte le peuple, de Démosthènes qui joue le rôle de flatteur bourru, du premier Brutus forcé d’assister impassible au supplice de ses fils. A cette idée, d’apprivoiser les maîtres terribles et de les captiver à force de douceur, se rattachent une foule de maximes comme celles-ci : faire un pont d’or à l’ennemi en fuite; ne pas mettre du zèle dans les ambassades et les emplois; ne pas blesser l’adversaire par une insistance intempestive; oublier les injures faites par les grands et avoir toujours parmi ses ennemis un ami personnel qui nous défende dans le cas d’une calamité extrême.

Cependant, s’il faut être doux aux colères, on doit au contraire être colère aux hommes doux, aux flatteurs, aux

aigrefins, aux endormeurs. C'est par la terreur qu’on réprime les agitations vastes, pacifiques, en apparence inoffensives, à la longue infatigables. La cruauté protégeait les derniers jours des Gotlis contre les insurrections faibles et incessantes des Romains ; la férocité fonda le royaume des Lombards, qui n’auraient jamais réussi sans abattre la constitution impériale et sans couper court aux pourparlers; enfin Fépouvant.ed’un massacre mit seule un terme à l’iniquité des Ommiades et aux traditions aristocratiques de l’Arabie. Bref l’indignation est nécessaire contre toute opposition pacifique; les hommes incapables d’en écouter les implacables suggestions succombent fatalement à la doucereuse perfidie de l’ennemi. Ici on méprise toutes les maximes de la clémence, de la flatterie, du savoirfaire. Tandis que le faible doit résister au premier mouvement de son cœur, il faut que le fort s’y livre pour étouffer l’ennemi. C’est avec le zèle des apôtres que se propagent les religions contre les diplomates sans zèle. C’est en gardant indélébile le souvenir des injures qu’il a faites que le roi maintient sa dignité ; c’est en sabrant les fuyards que le général achève sa victoire; c’est en brusquant les événements que les prétendants détrônent les Césars imbéciles, les kalifes impuissants, les rois fainéants, tous les chefs qui cherchent dans l’immobilité absolue la dernière ressource pour prolonger leur vie ou pour dissimuler leur mort.

Personne ne dénombrera jamais toutes les formes que peut prendre l’antithèse de la clémence et de la cruauté ; à chaque instant, dans tous les États, elle prend de nouvelles dénominations jusqu’à épuiser les mots du dictionnaire. Quelque parti que vous preniez, quelle que soit

votre résolution, vous verrez reparaître l’alternative de tlatter ou de tuer, de pardonner ou d'écraser. Décidé à détruire vos adversaires, à exterminer vos ennemis, au moment où vous vous croyez soustrait à toute incertitude, vous voilà forcé de choisir vos moyens de proscription, vous voilà entre la clémence de l’ostracisme athénien et la peine capitale prononcée par le dictateur romain, entre la cour espagnole qui charge les hommes suspects d’ambassades lointaines et la monarchie française qui attire les huguenots dans le guet-apens de la Saint-Barthélemy. L'alternative se reproduit dans le palais môme du roi, que l’affabilité peut rendre accessible à tout le monde, comme à Vienne, et que la gravité impériale peut dérober à tous les sujets, comme à Péking. Pénétrez dans le palais, arrivez jusqu’au prince, vous ôtes son homme, son capitaine, son courtisan. Vient la question s’il doit être avare ou prodigue avec vous : il sera avare de ses grâces si vous ôtes prodigue, c’est-à-dire facile à gagner, disposé à le servir : tandis qu’il sera prodigue si vous ôtes avare, revêche, indépendant, jaloux de votre liberté. Ennemi du prince, vous trouvez-vous à moitié rebelle, à moitié amnistié, hésitez-vous à vous mettre entre ses mains de peur d'être sacrifié comme Paul Baglioni, qui se soumit à Léon X, ou comme Vitelli et les autres chefs qui acceptèrent le terrible rendez-vous de Sinigaglia, ou comme tant de pachas, de capitaines, de rois, qui trouvèrent la mort là où ils cherchaient la paix ? Ici nous voyons heureux ceux qui se confient aux gens méfiants, malheureux ceux qui se livrent aux princes si haut placés, qu’ils peuvent impunément tromper tout le monde. Quelle cour a surpassé les trahisons des papes, si terribles dans leur gou-

vernement temporel? C’est qu’ils sont simples, vertueux, humbles et merveilleusement sincères dans leur gouverne* ment spirituel. Où trouver des princes plus fidèles aux engagements que ceux d’Allemagne ou d’Espagne ? c’est que proclamés suspects par leurs lois, soumis au point d’honneur, forcés de multiplier les promesses humiliantes, ils se gardent d’y manquer.

La meilleure conduite à tenir n’existe pas plus que le meilleur gouvernement, et ici encore la nature suggère à ses élus, d’opposer la cruauté aux innocents et l’innocence aux tyrans. Ainsi, au milieu des barons puissants et orgueilleux, les rois s’élèvent en affectant l’affabilité de saint Louis, des Hapsbourg, des rois anglais, qui fraternisent avec la populace, de Louis XI, qui s’entoure de ministres de basse extraction. Au contraire, au milieu d’une aristocratie avilie, de grandesses improvisées, de comtes ou de marquis tirés de l'industrie ou de la banque, les nouveaux rois se raffermissent à force de gravité, de pompes et d’étiquette. Ont-ils à s’imposer à un peuple pauvre, avide, inquiet, ils l’apaisent à force de prodigalités, ils exaltent ses espérances, ils l’entourent de fêtes, de loteries, d’illusions, de féeries; ils se déclarent magiciens, ils se font adorer. Alais sont-ils aux prises, comme la famille d’Autriche, avec des grands hongrois, couverts d’or et de pierreries, avec la fastueuse aristocratie de la Pologne, avec les traditions prodigues de la Bohême, avec le luxe des arts italiens, alors ils ont l’habit rapiécé, les bottes éculées des Hapsbourg, la parcimonie affectée de Louis XI, en un mot une économie de parade qui est un reproche à la prodigalité de l’ennemi, sans toutefois confiner avec l’avarice, toujours mortelle aux souverains . :

Les religions montrent encore mieux que les gouvernements l’odieuse règle de la nature qui nous veut cruels aux pacifiques et pacifiques aux cruels. Nous avons déjà vu comment le catholicisme fut intolérant contre le paganisme, qui était le plus tolérant de tous les cultes; comment il suscita mille proscriptions contre les Ariens, qui étaient les plus indulgents de tous les chrétiens; comment enfin il poussa à la croisade contre l’insouciant laisser-aller des musulmans. Par le môme principe, appliqué en sens inverse, l’islamisme, ennemi d’une religion intolérante, triomphe en respectant depuis douze cents ans les chrétiens d'Orient ainsi que leurs couvents de 1ère byzantine ; et la réformation au contraire devient funeste à Rome, parce qu’elle est douce, contre le catholicisme colère et emporté.

Machiavel ne cesse de répéter qu’il faut éviter les termes moyens, l’inepte tergiversation, les positions équivoques, et se décider toujours franchement pour l’un ou pour l’autre des deux partis extrêmes. Emporté par la fougue du combat, il sent confusément qu’il n’y a point de milieu entre l’amour et la crainte, entre la guerre et la paix, entre la conquête romaine et la modestie Spartiate; et c’est ainsi qu’il généralise toujours en partie double ses préceptes, où tout Italien peut reconnaître la plus amère satire des princes et des républiques du siècle de Léon X. Cependant même ce précepte si juste ne saurait devenir absolu sans tomber dans l’absurde, car c’est avec l’équivoque que l’on tient tête à la franchise, la tergiversation fait perdre le sang-froid à l'ennemi, et l’histoire donne rair son au siècle de Léon X contre Machiavel, comme à une foule de politiques qui, à la suite d’Aristote, placent le succès dans le juste milieu. En effet, on ne doit confondre le§

contrastes politiques, ni avec les antithèses changeantes et arbitraires de la parole, ni avec les mesquines alternatives entre la corde et le poignard, entre la guerre et* la paix. Ce sont là des dilemmes >de mélodrame, des positions absolues. Plus riche, la nature développe ses comédies par une diversité indéfinie de termes et d’idées. Le moindre État a plusieurs ennemis ; le plus chétif roi combat des adversaires opposés ; le schisme de Photius attaque le pape à Rome et Mahomet à Byzance; le pape résiste d’un côté à Photius, de l’autre à Mahomet, en troisième lieu à Luther, et rien n’empêche qu’un même chef ne soit cruel aux uns et indulgent aux autres, en d’autres termes, placé dans une sorte de juste milieu ou de prudente tergiversation, pourvu que partout ses luttes se fondent sur des contrastes réels. L’incertitude mortelle est celle qui accule un chef, un État, une religion, dans une impasse si désespérée, qu’on ne peut plus prendre une résolution sans vouloir en même temps la guerre et la paix, l’alliance et l’extermination des adversaires. Alors plus de décision, plus d’action, plus de mouvement, la mort se déclare.

Plus les contrastes sont tranchés, plus la vie politique se développe. Les moments les plus solennels de l’histoire sont ceux de Marius et deSylla, de Brutus et desTarquins, des Pompée et des César, et les plus grandes batailles dont le genre humain ait gardé le souvenir : Marathon, Salamine, Platée, attestent la haine réciproque des peuples les plus opposés par les mœurs, les traditions, les religions. Nul poète n’ignore qu’il doit accoupler les caractères d’après la loi des contrastes, et que la mise en action de plusieurs personnages, également bons, honnêtes et bienfaisants, produit un insupportable ennui. Point

de drame sans tyran, point d’héroïne sans un monstre qui fasse ressortir son innocence; point d’idylle sans un coup de clairon, qui réveille les échos des forêts, pour rappeler confusément l’ouragan, qui peut détruire ces enchantements bucoliques. Le peintre aussi ne vous charme que par l’opposition des couleurs, et, sans que vous y songiez, il varie les tons, les teintes des habits, des visages, de tout, dans l’unique but de vous transmettre le choc vital de son inspiration, au reste asservie aux règles du roman, du drame, de l’épopée, de l’idylle. Entendez-vous les sons de l'orchestre, les chants de l’opéra ? Ce sont des sons qui luttent contre d’autres sons ; des phrases musicales aux prises les unes avec les autres; des aiulanti entrecoupés d’alleffri , des modes mineurs mêlés aux majeurs, des dissonances artistement ménagées, pour que l’accord arrive comme une délicieuse délivrance. Enfin la vanité et le découragement, la constance et la légèreté,

, l'ambition et l’avilissement, la colère et l’apathie, la fer? meté et la faiblesse, la témérité et la lâcheté, la grâce et la brutalité, s’appellent, comme les deux pôles électriques d’où vient le mouvement, comme la distinction des sexes d’où vient l'enfantement. L’un des deux extrêmes n’aurait ni nom ni sens, si l’autre n’était connu, et, au point de vue absolu, ils sont tous deux si vagues et si insaisissables, que le vice se change en vertu et réciproquement la vertu en vice, suivant le point de vue où l’on est, en sorte que Coriolan, dur aux plébéiens, est ferme pour les patriciens, et tel tyran, exécré de l’Italie, comme Frédéric llarberoussc, est un héros pour l’Allemagne, où la légende ne cesse de le regretter.

Pour nous résumer, tous les rôles typiques du prince, du

courtisan, de l’ambassadeur, du conseiller, du ministre, du sénateur, n’ont fixé l’attention des politiques que parce qu’ils se fondent sur des contrastes constants continuellement renouvelés par mille contrastes mobiles. Le souverain s’oppose nettement au sujet; il est impératif à la foule obéissante, digne devant une multitude vulgaire, juste devant un peuple anarchique ; il a tout ce qui manque à la foule, et c’est ce qui a permis d’en tracer les caractères à plus de deux cent cinquante écrivains, dont cent trente italiens et cent vingt dans le reste de l’Europe. Bien plus, le roi du moyen âge réprime des hommes violents et sauvages : il est donc un saint comme Étienne de Hongrie, comme David d'Écosse, comme Marguerite de Bourgogne, bref, comme le prince de saint Thomas, de Tholomée ou de Colonna ; le roi de la renaissance, au contraire, combat le pape et l’empereur, il est hostile au culte du moyen âge, et la loi des contrastes lui donne je ne sais quel air classique et tribunitien qui tranche sur le servilisme de la foule. Mais voilà que la scène change de nouveau ; au seizième siècle toutes les situations deviennent glissantes, et alors le prince se montre décidé, ferme, brusque dans ses actions comme les types de Machiavel ou ceux de Bottero; et c’est ainsi que d’autres tracent plus lard d’autres princes corrélatifs aux situations des époques postérieures.

La même réflexion s’applique au ministre, auquel on consacre huit traités; au gouverneur, qui forme le sujet de douze ouvrages; au conseiller, peint par quatorze politiques ; à l’ambassadeur, qui reçoit les préceptes de trentetrois nouveaux écrivains. Ce sont autant de traités sur le prince, avec la différence qu’ici le pouvoir est limité par un maître supérieur. Mêmes remarques sur le courtisan,

qui occupe encore soixante-dix-huit nouveaux politiques jaloux de le bien diriger dans le labyrinthe de la cour.

Et pourquoi, depuis un siècle, les écrivains se sont-ils fatigués de traiter ces sujets? Parce qu’ils se sont aperçus que la nature les trompait, qu’en variant les perspectives elle les vouait à une tache aussi vaine [qu’interminable. La description du prince, du conseiller, du ministre, du diplomate, ne figure plus désormais que dans les romans, dans des compositions exclusivement littéraires, où tel poëte nous fait oublier les mille distinctions scolastiques d’une foule de savants qui prenaient le jeu d’une rhétorique aux paroles changeantes pour un problème solennel à résoudre tout à coup d’une manière méthodique, complète et éternelle.

DE LA JUSTICE

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