‹ Histoire de la raison d'ÉtatChapitre 71 sur 78 · T,UO · texte numérisé non relu

T,UO

s'il ne cherche que des prétextes de guerre; alors qu’on lui oppose l’amour de la paix, les explications raisonnables, une condescendance à toute épreuve, des ovations Jlorentines ou vénitiennes au besoin.

Doit-on donner plein pouvoir aux généraux; ou les charger de missions limitées? Voilà encore une question que l’art seul de la guerre et l’intérêt unique du combat ne suffisent pas à résoudre, car, s’il importe au capitaine d’être libre dans les camps pour profiter de toutes les occasions, il n’importe pas moins à une foule de seigneurs et de républiques de se méfier d’un capitaine trop absolu ou même trop victorieux au milieu de son armée. Faut-il armer les indigènes ou soudoyer des mercenaires? Nouvelle impasse au point de vue absolu ; puisque si les républiques commerciales redoutent les armées indigènes, au contraire, les rois se méfient des troupes soudoyées. Les premières n’auraient-elles pas détruit la liberté de Carthage, de Venise, de l’Angleterre? Les secondes n’auraient-elles pas déchiré, compromis la France au lieu de la défendre? Machiavel déclame à son aise contre les condiottieri; mais, si les seigneurs ne pouvaient pas armer les citoyens sans mettre les armes entre les mains des factions, si Bvzancc ne trouvait pas de troupes sures parmi ses sujets, si l'industrie réclame les bras, si le parlement redoute les épées des enfants de la patrie, ne faut-il pas se résigner à vivre neuf ou dix siècles à l’imitation de Byzance, plutôt que de mourir fie mort violente, en voulant imiter la courte période de l’héroïsme romain?

On veut enfin savoir comment pu doit réaliser les conquêtes ; s’il faut respecter les mœurs des vaincus en imitant Alexandre, qui s’habille à la persane, ou Théodoric,

• LES CONTRASTES SOLENNELS. SOI

•qui adopte les traditions des Romains. Ici vous vous exposez à être emportés comme Alexandre, dont l’empire s’évanouit à sa mort, ou comme les Goths, qui passent, semblables à une rapide fantasmagorie. Cependant les Tartares se fixent à la Chine, précisément à cause de leur condescendance pour la tradition nationale. Ainsi, absolument parlant, point de choix : humiliez-vous les vaincus, les réprimez-vous avec les moyens extrêmes de la terreur, de la servitude, de la colonisation, vous les poussez à une insurrection désespérée ; les comblez-vous au contraire de bienfaits, vous leur donnez des armes pour combattre, comme .Napoléon qui octroyait la révolution à l’Europe pour se faire détrôner. Mais, si l’homme ne peut pas choisir, la fatalité choisit pour lui, en lui ordonnant d’être doux avec les forts, colère avec les faibles. Alexandre, qui ne peut pas subjuguer tant ^le peuples avec le faible groupe de ses phalanges, doit s’étendre en minisire d’une révolution, avec le secours des rébellions, avec l’amitié des vaincus, en se créant des appuis parmi eux. Théodoric doit flatter la haine des Romains contre Byzance, les Tartares doivent s’étendre en Chine par les bouddhistes, Napoléon doit parcourir l’Europe, en faisant appel aux peuples opprimés. Peu importe qu’Alexandre, Théodoric et Napoléon passent vite; n’est-ce pas assez de paraître? ^ue si le sort nous met en présence d’ennemis faibles, désarmés, divisés, alors frappez, exterminez, imitez les Romains, Cortès, Pizarre, Albuquerque, les fondateurs des colonies européennes.

Tels sont les préceptes les plus solennels du catéchisme . <le la nature, que tout homme suit d’autant plus religieusement, qu’il les ignore complètement au moment où il

leur obéit. Car ce n’est pas l’individu qui obéit, c’est le parti, c’est la masse, c’est la société, c’est toute une évolution historique, dont on ne comprend le sens qu’à la fin, quand on n’en peut plus revenir. L'individu est moins qu’un atome ; sa conscience nous échappe, sa volonté est un caprice, ses facultés sont des germes que la nature prodigue par myriades : Guillaume Postel, concevant sa seconde incarnation, vaut bien autant que Mahomet; Jean de Parme et Campanella surpassent certes Postel. Mais, quand la nature veut une rédemption, alors l’atome devient Dieu ; elle sait lui donner l’illusion qu’il est libre, la force de se croire surhumain, des fidèles qui lui prêtent des miracles, des continents qui adorent son image, tandis que faute d a-propos Campanella s’éteint dans un couvent, et Postel dans un collège. Quel n’cdt pas été l’étonnement de Louis-Philippe, si humain, s^affable, si libéral, si pénétré de respect pour la loi, si décidé à ne jamais l’altérer, ni la violer, et à ne jamais infliger une heure de prison en dehors des formes les plus solennelles des tribunaux ; quel n’eùl pas été, dis-je, son étonnement, si une voix lui avait dit : Tu règnes par la force, tu périras parla force? Jamais il n’aurait compris qu’en France sa liberté à l’anglaise était une répression, un refus dp changer sans cesse les lois, une vraie terreur pour le parti du progrès, mais une terreur ridicule comparée à celle que pouvait inspirer la république. La faiblesse impose des fautes, la force rend adroit, et aucun Père de l’Église ne soupçonna jamais que . le destin décida seul de cette mystérieuse alternative qui fit triompher le christianisme d’abord par la douceur contre les forts, ensuite par la terreur contre les faibles.

Page 1