‹ Histoire de la RédemptionChapitre 5 sur 30 · LE VERRE, FILS DE DIEU · texte numérisé non relu

LE VERRE, FILS DE DIEU

Au commencement, écrit le saint évangéliste Jean, était le Verbe. « Et le Verbe était « en Dieu. Et le Verbe était Dieu. Toutes cho- « ses ont été faites par lui. » (l)

Et comme le Verbe au commencement était avec Dieu et était Dieu, il devint homme aussi dans le temps, et il habita parmi nous. « Le « Verbe, dit l'évangéliste, s'est fait chair, nous « avons vu sa gloire telle que le Fils unique « devait la recevoir du Père. » (2)

(1) S. Jeax, chap. i, verset 1-3.

(2) S. Jean, chap.i, verset 1-14.

Et de môme que toutes choses ont été faites par lui, de même aussi toutes choses ont été ramenées en lui à leur destination originelle. Le monde était dans la nuit et en inimitié avec Dieu, mais le Verbe parut. Comme la lumière des hommes , il brilla au sein des ténèbres, et mit tous ceux qui vinrent à sa rencontre par la foi en état de devenir enfants de Dieu. (1)

Hélas ! la plupart ne vinrent point au devant de lui. « Les ténèbres ne comprirent « point la lumière. Et quoique le monde ait « été créé par lui, cependant le monde ne l'a a point connu ; il est venu cnez lui, et les siens « ne l'ont pas reçu (2). » Cependant des milliers d'hommes l'accueillirent avec joie, et furent engendrés de Dieu par lui.

Expliquons maintenant comment le Verbe , c'est à dire le Fils de Dieu, est devenu homme dans le temps, comment il a manifesté aux yeux du monde qu'il a créé la vérité et la grâce du Père, et tiré des ténèbres tous ceux qui ont voulu ou qui veulent croire en lui, pour

(1) S. Jean, chap. i, verscl i, 5, 12, lo.

(2) S. Jean, cliap. i, verset 5, 10, 11.

les placer dans le royaume de la lumière, et d'ennemis de Dieu qu'ils étaient les élever à la dignité d'enfants chéris du Seigneur.

Mais avant de raconter tous les détails de ce grand événement tâchons, autant que le permet la faiblesse de l'intelligence humaine, de sonder la profondeur du mystère que S. Jean raconte avec une admirable concision dans le préambule du quatrième évangile.

Quels ont été les motifs qui ont déterminé le Verbe, Fils de Dieu, à quitter le sein de son Père et à paraître au milieu des hommes sous la forme de l'esclave.

La première cause de l'Incarnation, c'était le désir qu'avait notre Sauveur de réformer la nature humaine et de rétablir entre le ciel et la terre la chaîne d'or brisée par le péché d'Adam.

« L'homme fait cà l'image de Dieu était comblé des richesses de la Divinité, mais la tache du péché avait gâté cette beauté originelle. Nous étions perclus sans ressources, nos actions ne pouvaient nous sauver, elles étaient même la cause de notre ruine ; rien ne pouvait nous empêcher de tomber dans le dernier des malheurs, qui est la damnation éternelle: mais

Dieu a eu compassion de nos malheurs ; quoiqu'il soit absolument exempt de passion , la tendresse prit la place de la colère, toute juste qu'elle était. Il a envoyé l'auteur de l'image pour la réformer, et pour lui rendre son premier lustre ; ayant la forme et la nature de Dieu , il s'est mis sous la forme d'un esclave pour rompre nos fers, et pour nous mettre en liberté, en nous rendant tous nos privilèges : c'est ainsi que nous avons été réformés , et que nous avons été remis au nombre des enfants de Dieu. » (1)

La seconde cause de l'Incarnation, c'était le désir que le Verbe de Dieu avait de donner aux enfants d'Adam un modèle pur et sans tache d'après lequel ils pussent travailler sérieusement à la réforme de leur esprit et de leur cœur.

Une des principales fins que le Père éternel s'est proposées en envoyant son Fils au monde, c'était de nous le donner pour modèle; et c'est ce que le Fils de Dieu lui-même a prétendu

(1) S. Basile dk Séleucie, fragment d'un sermon traduit par l'abbé de BeUegarde.

dans son incarnation. C'est pour cela qu'il nous dit que non seulement il est le guide que nous devons suivre, mais encore le chemin où nous devons marcher, si nous voulons trouver la vérité, et arriver à la vie éternelle. C'est pour cela qu'il nous assure qu'il est la lumière qui éclaire tout homme venant au monde: quiconque veut se déclarer pour son serviteur et son disciple doit se faire une loi indispensable de le suivre. C'est pour cela que nous devons nous persuader qu'il nous dit à chaque action de sa vie ce qu'il dit à ses disciples, après leur avoir lavé les pieds (1) : « Je vous ai donné cet exemple, afin que vous le suiviez. » D'où il faut conclure que ce Verbe divin n'est pas seulement venu au monde pour être notre Rédempteur et notre Sauveur, mais encore pour être notre modèle. Disons mieux : il n'a pu, en quelque façon, être notre Rédempteur et notre Sauveur sans être notre modèle ; car pour remplir tous les devoirs de Rédempteur et de Sauveur, il n'a pas dû seulement nous délivrer des peines

(1) Exemplum dedi vobis, ut quemadmodum ego feci, ita et vos faciatis.

éternelles de l'enfer, que nous avions méritées, et de la puissance du démon, mais encore de l'esclavage du péché , qui nous rendait dignes de ces peines, et de la tyrannie de nos passions, ce qu'il n'a pu faire qu'en nous portant par son exemple à la pratique des vertus contraires à ces passions. » (1)

Une troisième cause de l'incarnation du Fils de Dieu, c'était d'offrir à Dieu une satisfaclion digne de sa souveraine majesté, ce que ne pouvait faire aucune créature, si parfaite qu'on veuille la supposer.

« Où trouvons-nous une créature qui puisse rendre à Dieu autant d'honneurs que le péché lui en a ôté, et qui puisse offrir à la justice divine une satisfaction égale à l'injure qu'il reçoit par le péché? 11 n'en faut point chercher : il n'y a qu'un Dieu qui puisse satisfaire à Dieu. 11 ne le peut faire dans sa propre nature, c'est pourquoi il a fallu qu'il en ait emprunté une inférieure à la sienne, qu'il s'est rendue propre, et qu'il ait uni l'homme

(1) Le P. Nkpvf.v, l'Esprit du Christianisme, livre i, clin p. 2.

à une de ses personnes, pour recevoir dans cet Homme-Dieu la satisfaction qui lui était due ; pour pouvoir réconcilier la nature humaine, et la rétablir dans le bonheur dont elle était déchue par le péché. 11 est vrai qu'il a poussé la charité au-delà de ce qui était nécessaire pour cette satisfaction , et S. Paul a raison de la nommer une charité excessive ; car la moindre soumission du cœur de Jésus à l'égard de son Père, le plus petit acte de religion de son âme infiniment sainte, était un sacrifice suffisant pour racheter mille mondes, et pour satisfaire à la majesté de Dieu, offensé par sa créature ; cependant le zèle de la gloire de Dieu et son amour pour les hommes lui ont fait faire un sacrifice de lui même, en prenant un corps, afin de pouvoir être une victime pour notre salut.» (1)

Enfin la compassion que le Verbe éternel a eue pour nos misères a été le motif le plus puissant de son incarnation.

u Ah, Seigneur , qu'avez-vous donc trouvé en moi qui pût vous intéresser pour moi ? Hélas! vous n'y voyez que faiblesse, qu'infirmité, que

(1) Le P. db Condren, l'Idée du Sacerdoce.

péché. Mais, mon Dieu, ce sont ces mêmes infirmités, ces mêmes misères qui ont excité votre compassion. Plus vous en avez vu, plus vous y avez été sensible ; vous avez consulté votre cœur; vous avez écouté votre amour, et votre amour a fait taire votre justice. 0 amour efficace! puisqu'il vous a fait descendre du ciel même pour nous ! » (1)

Si Dieu a tant fait pour nous en nous donnant son divin Fils pour la rédemption de nos âmes, il n'est pas difficile de comprendre que nous avons contracté à son égard d'immenses obligations.

« Merveille incompréhensible ! Le Seigneur de la gloire a joint toutes les grandeurs d'un Dieu avec les bassesses d'un homme; et celui qui a formé toutes les créatures n'a pas dédaigné de prendre la forme d'un serviteur; et non seulement d'un serviteur, mais même d'un pécheur, qui est le dernier abîme d'humiliation où il pouvait descendre. Jusqu'où, Seigneur, avez-vous porté votre amour dans cet inconce-

(\) Le P. Le Valois, Entretiens intérieurs sur les mystères de notre Seigneur.

vable bienfait? vous ne vous êtes pa9 contenté d'être notre sauveur, notre créateur et notre protecteur, vous avez voulu vous faire notre compagnon, notre frère, notre chair, notre sang. Comment peut-il se faire que nous n'aimions pas ce Sauveur, après un si grand et si signalé bienfait? D'où vient que nous ne rentrons pas quelquefois dans nous-mêmes pour demander à notre cœur : qui est donc celui à qui je suis si cher, sans que je l'aie mérité, qui s'est rendu mon médecin, mon sauveur, mon protecteur, qui s'est servi d'un si étrange moyen pour m'attirer à lui, et qui a daigné s'abaisser jusqu'à prendre toutes mes misères pour me faire part de son bonheur et de tous ses biens? d'où vient que je ne brûle pas d'amour pour lui après tant d'obligations? » (1)

Mais ce n'est pas seulement à l'égard de Dieu que l'Incarnation nous impose de grands devoirs ; cet auguste mystère doit encore nous inspirer un profond respect de notre propre nature mêlé d'une sincère humilité.

« Ce n'était pas le dessein de Dieu de s'a-

(1) Le P, Guwàde, Méditations sur la vie de notre Stigneur.

grandir soi-même en se faisant homme, car sa majesté infinie ne peut recevoir d'accroissement par tout ce qui est en dehors de lui ; mais il a voulu rehausser infiniment la bassesse de notre condition humaine en faisant que l'homme soit Dieu. Il s'est trouvé des hommes qui ont eu l'ambition de se faire adorer comme des dieux... 11 n'appartient pas à la folie des princes ambitieux de se faire des dieux eux-mêmes ; mais ce qu'elle ne saurait faire, la sagesse infinie du Pioi des rois l'a fait admirablement, en voulant que l'homme fût vraiment Dieu, lorsque Dieu s'est fait vraiment homme. Cet appétit insatiable de grandeur qui s'alluma dans le cœur de l'homme, lorsque le démon séduisant nos premiers pères leur promit qu'ils seraient comme des Dieux, fut frustré dans la personne du premier Adam ; mais il est rempli , et même comblé au-delà de ce qu'ils ont osé désirer, en la personne du second Adam, Jésus-Christ, où l'homme n'est pas seulement comme Dieu mais il est Dieu lui-même. » (1) Ce respect de la nature humaine que l'in-

(1) Le P, d1 Argentan, Grandeurs de Jésus, Ve Conférence,

- 41 -• carnation nous inspire doit se concilier avec l'intention perpétuelle d'humilier notre personnalité orgueilleuse et avec le désir sincère et sérieux d'imiter les abaissements incompréhensibles du Verbe fait chair. C'est la doctrine que tire avec raison du mystère que nous méditons un théologien éminent de la compagnie de Jésus : « Puisque la divine bonté nous a élevés à un si haut degré d'honneur, par l'alliance qu'elle a daigné contracter avec nous, quelle estime ne devons-nous pas faire de nos âmes et de nos corps? Reconnais, chrétien, l'excellence de cette dignité et la gloire de cette alliance, et prends bien garde de souiller par quelque péché une nature que la sagesse souveraine a tant estimée ! Qu'il te souvienne que tu n'as rien en toi qui ne se trouve en Dieu, ou qui ne soit Dieu, non pas en ta personne, mais en celle de ton Sauveur: tes mains, ton cœur et ton esprit y sont sanctifiés ou plutôt déifiés en ses yeux, en ses mains, en son cœur, en son esprit. Comment oses-tu donc par tes crimes et tes débordements déshonorer un Dieu qui se dit ton frère, après une si profonde humiliation de sa grandeur pour ton amour, pour ta gloire et pour

ton instruction ? Comment as-tu le courage de ne pas te soumettre à ses ordres, et de l'offenser par ta rébellion ?

N'est-il pas vrai que le Fils de Dieu s'est profondément humilié, quand il est descendu de son trône jusqu'à la dernière créature qui fût capable de raison, et quand il est descendu depuis l'être souverain jusqu'à l'homme, jusqu'à la chair, jusqu'au néant; non pour quelque peu d'années, mais pour une éternité tout entière; car il sera toujours Dieu, et jamais il n'abandonnera cette humanité qu'il a une fois prise, et les opprobres qu'il a soufferts en cette forme étrangère lui seront continuellement devant les yeux. Faut-il donc qu'un Dieu nous apprenne l'humilité pour ainsi dire à ses dépens? 0 mon Dieu, faites que je m'humilie dans mon néant, et que je souffre, pour votre amour, toutes les confusions qui me peuvent arriver en cette vie, afin d'honorer à jamais vos bontés et vos miséricordes, qui vous ont abaissé jusqu'à nos infirmités et nos misères, en prenant notre nature. » (1)

(1) Le P. Lessils, des Perfections de Dieu.

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