CHAPITRE XVIII
Physionomie de Bordeaux sous Charles IX. — Attitude de la population. — Signes précurseurs de l'orage (janvier 1561). — Prudence des calvinistes bordelais. — Leur dénombrement. — La Fromentée et Neufchàlel, pasteurs. — Campaigne, évangélistc auxiliaire. — Prêche et réunions secrètes en diverses maisons. — Assemblée surprise. — Lettre du Parlement à la reine-mère (24 janvier). — Exécutions capitales.— Violence des prédicateurs catholiques. — Les chanoines de Saint-André présentent à la Cour les quatre prédicateurs du carême (17 février). — Lettres-patentes du 22 février. — Réunions calvinistes à Castres et a Beautiran. — Discipline sévère des Églises réformées. — Le calvinisme dans les couvents. — Excommunication du prieur des Augustins. — Chant des psaumes dans l'église de ce monastère. — Un jurât, voulaut rétablir l'ordre, est blessé d'un coup de dague. — Les fêles de Pâques à Bordeaux en 1561. — Lettre de Burie a Catherine île Médicis. — Progrès de la Réforme au Collège de Guyenne. — Rivalité des écoliers de celte institution cl des clercs de la basoche. — Représentations satiriques. — 400 huguenots se réunissent aux écoliers pour chanter les psaumes dans la cour du collège (14 avril 1561 ).
Dès le mois de janvier de l'année 1561, certains pronostics, avons -nous dit, faisaient supposer aux observateurs sérieux que le calme dont jouissait Bordeaux ne serait pas de longue durée.
La population cosmopolite et sans caractère de cette ville n'a jamais été citée pour la vivacité de ses passions, comme l'est celle d'Avignon, de Nimes ou de Toulouse ; mais grâce aux prédications furibondes qui se faisaient journellement dans certaines églises, grâce aux sourdes menées de l'avocat Jehan de Lange, qui depuis son retour des États généraux ne cessait de surexciter le fanatisme des faubouriens, on voyait dans le bouillonnement des ondes populaires l'écume monter à la surface.
Les calvinistes bordelais, au contraire de ce qui se passait ailleurs dans le reste de la province, se montraient d'une extrême prudence et d'une grande modération. Ils ne répondaient pas aux provocations, cachant avec soin le lieu de
leurs assemblées religieuses, qui ne se tenaient jamais deux fois de suite dans le même endroit.
Mais ils ressentaient tout naturellement l'influence des événements politiques. Depuis la mort du roi François II, ils avaient repris plus d'assurance et s'occupaient davantage d'évangélisation.
Leur nombre était d'environ 7,000 ('), c'est-à-dire à peu près le sixième de la population ; on y comptait surtout beaucoup de membres du commerce et de la haute bourgeoisie ; des gentilsliommes; plusieurs professeurs du Collège de Guyenne ; quelques conseillers au Parlement, comme Dupont ou Jehan de Ciret; des avocats, parmi lesquels MM. âà Lauvergnac, de Langalerie et le célèbre Guillaume Blanc, le plus éloquent d'entre eux; des notaires royaux, comme Tortaty, de Saugues et Jehan Castaigne; enfin, quelques centaines d'artisans plus sérieux ou moins fanatisés.
Quant au peuple proprement dit, ignorant et brutal comme on l'était à cette époque trop rapprochée du moyen âge pour n'être pas un peu barbare, il était, à Bordeaux comme à Paris, absolument hostile aux idées nouvelles. C'est avec joie qu'il voyait couler le sang des hérétiques.
Deux pasteurs, voués au martyre, desservaient l'Église de Bordeaux et, grâce à une extrême activité, arrivaient à suffire à toutes les exigences de leur ministère.
De ces deux courageux ministres de l'Évangile, l'un se nommait René Philibert, dit La Fromentée; envoyé de Suisse le 15 août 1560 (2), il figure sur la liste relevée par M. Archinard, conservateur des archives de la Compagnie des pasteurs de Genève, ainsi que dans le Martyrologe de Crespin, sous le nom de Philibert Grené. L'autre était Jehan Duranson, surnommé Neufchâtel.
Un évangéliste nommé Campaigne servait d'auxiliaire aux
(') C'est le chiffre indiqué par Théodore de Bèze, Histoire ecclésiastique des Églises réformées, t. Ier, p. 785.
(s) Liste des 121 pasteurs envoyés par l'Église de Genève aux Églises de France, de 1555 à 1566. (Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, numéro do janvier-février 1859.)