CHAPITRE XVIII
deux ministres, a personnages doués de grands dons, » nous dit Crespin (').
Quant au pasteur Cilles, envoyé d'abord à Bordeaux en 1558, il avait été appelé à Nérac l'année suivante.
Quelques réunions privées, où l'on n'était admis que par convocation personnelle, se tenaient rue Sainte-Colombe, au domicile du président Pierre de Carie; d'autres, sur le quai des Chartreux, dans un chai disposé pour cet usage ; d'autres enfin, en face de Bordeaux, sur les hauteurs du Cypressat, chez Arnaud de Verteuil, seigneur de Feuillas, dont nous avons vu la fille s'échapper, en 1540, du couvent de l'Annonciade et, convertie au calvinisme, quitter le voile pour devenir dame d'Archiac (2).
Les assemblées religieuses étaient tenues successivement dans plusieurs autres maisons désignées par les deux pasteurs, d'accord avec les diacres de l'Église; les convocations étaient faites la veille à domicile par l'intermédiaire des surveillants. On était encore sous le coup des défenses les plus rigoureuses, et la moindre indiscrétion pouvait tout perdre. Fut-ce la dénonciation d'un traître ou le zèle d'un espion qui, vers la fin de janvier, fit surprendre une de ces réunions de piété? Nous l'ignorons.
Toujours est-il que, le 24, le Parlement écrivait à Catherine : « Nous vous avions toujours dit, parce que nous le pensions, que Bordeaux était exempt des malheurs que font naître dans le reste de la province les passions religieuses; il nous faut maintenant en rabattre : Mercredi! dernier, ayant eu advertissement d'une assemblée faicte en ceste ville, soubz le pr esche du ministre, en la maison d'un bourgeois et marchand, avons usé de telle dextérité que;
(') Histoire des Martyrs persécutez et mis ci mort pour la vérité de l'Évangile, édit. de 1619, p. 663. Campaigne ne prêchait pas seulement à liordc.-mx, mais au dehors, à Soulac, en Médoc et beaucoup plus loin. M. de Burie écrivait
au roi en octobre lTiliO. « J'ay aussy entendu que Théodore de Bèze et wng
nommé Campaigne? fort scavant, à ce qu'on dit, ont esté trouvés à une journée par deçà Poitiers. Je ne sçais l'occasion de leur allée par delà. » Nous verrons Ici pasteur Campaigne cité dans l'affaire du couvent de l'AnnonCiade.
(2) Voyez chap. III, p. 51 et 52.
après avoir le tout descouvert, trouvons que le mal empire si grièvement, que malaisément (si bientôt n'y est pourvu) en pourrez venir au dessus. Nous sommes contraincts pour esviter nue émotion [populaire] dissimuler la rigueur de la justice » (*).
Il paraît, en effet, que l'on avait essayé de recourir aux moyens rigoureux : vers la fin de janvier, les Bordelais virent un matin le gibet dressé sur la place de l'Ombrière et dans l'après-midi « plusieurs hérétiques furent exécutés en public. — La nuit suivante, ajoute M. de Ruble, on trouva, dans les rues et sur les portes des magistrats qui avaient pris part à l'instruction, des placards contenant des menaces (2).
» Au mois de lévrier, de nouvelles condamnations furent prononcées. Pendant que les gens de justice conduisaient les prisonniers au bûcher, une troupe d'hommes armés fondit sur les archers, en tua plusieurs, mit le reste en déroute et délivra les condamnés. L'audace de cet enlèvement, en plein jour et devant le peuple réuni pour assister au supplice, frappa même les ambassadeurs étrangers (3). »
Il est certain qu'à cette époque, les plus timorés d'entre les calvinistes bordelais commençaient à lever la tète et ne craignaient plus d'affirmer hautement leurs croyances.
« L'insolence de ces misérables personnes, disait la lettre du Parlement, a si avantageusement crû qu'ils n'ont pas de honte en plein jugement, c'est-à-dire lorsqu'ils sont appelés à comparaître devant la justice, nier les saints sacrements et toutes constitutions ecclésiastiques. »
Le crime n'était pas si grand, puisque la question des sacrements était encore pendante ; elle ne fut définitivement
(!) Bibliothèque nationale, mss. Cinq cents Colbert, t. XXVII, p. 281, publié par M. Tamizey de Larroque dans le tome XIII des Arch. historiques de la Gironde, p. 150.
(2) Lettre de Tambassadeur Chantonay à la duchese de Parme, du 2 mars 1560 (a. s.). (Recueil conservé aux Archives de Bruxelles, f° 44); document cité par M. de Ruble.
(3) Alphonse de Ruble, Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, t. II, p. 253; lettre de Michieli à la république de Venise, du 6 mars 1560 (a. s.). (Mss., Dépêches vénitiennes, filza 4, f° 16.)