CHAPITRE XXIV
quitter la ville incontinent l'exécution faicte à peyne
d'estre pendus et estranglés ».
C'est par des jugements de cette nature, où la disproportion la plus inique existe entre l'offense et la peine, que le Parlement inspirait aux calvinistes, non pas le respect, mais l'horreur du clergé romain, et le provoquait à de terribles représailles (1).
Le 14 avril, la Cour, avertie que le pasteur Moïse Chasteigner continuait le cours de ses prédications non seulement à Castillon et à Puy-Normand, mais à Vayres, aux portes de Bordeaux, ordonna son arrestation et celle d'un diacre nommé Raymond Vidau (2).
Cet arrêt défendait de prêcher dans cette localité sans l'autorisation du curé ou celle des marguilliers de l'église Saint-Jean-de- Vayres. C'était, on le voit, toujours le même système : YÉdit de Janvier, loin de protéger les calvinistes en autorisant leur culte dans les campagnes, devenait matière à persécution (3).
A Paris, d'où les protestants avaient été chassés le 27 mai, on se servait aussi contre eux de YEdit de Janvier, dont on
(!) Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Arrêts, reg. 159. Cinq autres prévenus étaient en fuite : Jehan de Nac, dit Brisebarre, maître armurier; Rodias, maître gueyneur et armurier; maître Hugues, eeinturonnier; François Penier et Antoine Dauvergne, armuriers, domiciliés rue des l'ujnadors (rue des Peintres). La Cour ordonna leur arrestation et de nouveau défendit aux habitants « d'insulter ou injurier aucun prêtre ni religieux. » A cette interdiction, bien légitime, elle joignit celle « d'aller jouer ès jours de fêtes, ni autres jours ouvrables, devant le petit couvent de l'Observance, soit à la courte-boule ou autres jeux, sous peine du fouet. » Défense absurde faite pour exaspérer les jeunes artisans.
(2) Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Arrêts, reg. 159.
(3) Cette famille des Chasteigner se subdivisait en 'plusieurs branches qui habitaient le Poitou, l'Aunis ou le Limousin. La branche principale, celle des La Rochepozay, fixée en Poitou, était essentiellement catholique. Par contre, celle du Limousin avait embrassé la Réforme. Godefroy de Chasteigner, son chef, avait eu de Madeleine de Fontenay-Néroude deux fils et peut-être trois : René, seigneur de Lindois, député par le Quercy en 1579 à l'Assemblée politique de Montauban; Pierre, baron des Étangs en Limousin, qui servit sous La Noue et Langoiran, capitaines huguenots, notamment sous le dernier à la prise de PérigueUx et mourut assassiné. Il était allié à la grande famille des Durfort-Duras par son mariage avec Jacquette de Moussy. Si, comme je le pense, le pasteur Moïse Chasteigner était frère ou cousin germain de Pierre et de René, il avait avec SymphOrien de Durfort, chef des calvinistes de la Guyenne, quelques liens de parenté par alliance.
falsifiait le sens et la teneur, au moyen d'un « Avis et conseil » explicatif en quatorze articles ('), qui fut communiqué aux divers parlements de France, et en particulier à celui de Bordeaux.
Dès que cette Cour en eut connaissance, elle chargea l'un de ses membres de se rendre auprès du roi pour le supplier de permettre qu'à Bordeaux l'on suivit l'exemple de la capitale.
« Le 25 avril, disent les Registres secrets, a esté arresté » que la déclaration par laquelle le Roy veut que l'Édit » du mois de janvier dernier soit entretenu, sera lue et » enregistrée par la Cour et publiée dans la juridiction (2).
» Le Roy sera supplié, par N. conseiller, s'en allant vers » Sa Majesté, que comme il a voulu que dans Paris, fau- » bourgs et banlieue d'icelle, aucune assemblée publique ni » privée ne se fit, ni administration des sacrements en aultre » manière que celle qui est reçue en son Église, qu'il luy » plaise ordonner crue ceste ville de Bourdeaux jouisse de ce » même privilège. »
Les calvinistes bordelais, si paisibles d'habitude, eurent connaissance de cette requête dirigée contre eux, et leur irritation fut grande. Il faut bien convenir que ce n'était pas sans cause. En 1561, alors qu'ils n'y étaient pas autorisés, ils célébraient librement leur culte dans la ville; La Fromentée, Neuchàtel et Gampaigne avaient pu tenir des réunions de mille auditeurs et plus, et l'année suivante, après la publication de l'Édit, qui défendait aux magistrats de les inquiéter, non seulement on les empêchait de s'assembler dans la ville, mais même hors de l'enceinte fortifiée, comme aux Chartreux ou à Saint-Seurin ; bien plus, le Parlement sollicitait le roi pour que cette interdiction s'étendît à toute la banlieue de Bordeaux !
On devine si leurs prières furent ardentes pour le succès de la campagne entreprise par le prince de Condé.
Ci Histoire ecclésiastique des Eglises réformées, livre IV, p. 083 et suiv. (2) Arch. municipales de Bordeaux, mss. : Extrait des registres secrets.