CHAPITRE XXIV
du Parlement, prétendaient se « loger dans les hôtelleries, ce dont le peuple commençait à murmurer ». Pour prévenir tout désordre, ils lui offrirent de demeurer à Bordeaux avec plusieurs antres pour y maintenir la paix, à la condition qu'on en fit partir les nouvelles recrues. Ils offraient d'ailleurs de s'entretenir à leurs propres frais. M. de Savignac ajouta qu'il parlait « au nom de toute la noblesse de la sénéchaussée de Guyenne ».
C'était s'avancer un peu trop; mais il est certain qu'une grande partie des gentilshommes de cette région pactisait avec les réformés, secrètement ou ostensiblement. La nouvelle d'une seule victoire remportée par le prince eût suffi pour faire de la Guyenne une province calviniste.
Il va sans dire qu'en loyal serviteur du roi, le maire de Bordeaux n'accepta point la proposition qui lui était faite.
Ayant appris que deux notaires assistaient à la réunion tenue par M. de Savignac et autres gentilshommes, il en avertit le Parlement, qui les fit venir. Sur la demande qui leur fut adressée, ils répondirent qu'ils avaient, en effet, pris part à cette assemblée, mais ils nièrent avoir été chargés de rédiger aucun « acte de remontrances » (').
Disons en passant que des quarante notaires royaux installés à Bordeaux, plus de la moitié appartenait à la religion réformée, comme Jehan Castaigne, Coutures, de Saugues et Tortaty (2). La noblesse et la partie la plus éclairée de la bourgeoisie donnaient leur adhésion au mouvement religieux ; mais à Bordeaux, nous le répétons, le peuple, ignorant et fanatique, y était absolument réfractaire.
La ville était fort agitée; le syndicat n'existait plus en apparence, mais les membres qui le composaient, sûrs de la majorité du Parlement par MM. de Boffignac, de Lange et
(') Bibliothèque municipale de Cordeaux : Extrait des registres secrets, ms. 3G9.
(2) Mon vieil ami M. Gras, ancien archiviste du département de la Gironde, m'a plusieurs fois affirmé, mais sans pouvoir en retrouver la preuve, que vingt-huit tabellions bordelais sur quarante étaient entrés dans le mouvement.
de Baulon, et surtout par l'archevêque Prévost de San sac qui en faisait partie, s'agitaient dans l'ombre. Les huguenots, nous l'avons dit, étaient fort surexcités. En outre, les gens de pied enrôlés par M. de Noailles avaient apporté dans la ville des mœurs toutes particulières (').
Depuis leur arrivée, la population était toujours sur le qui-vive, car pour les soudards les règlements ordinaires n'existaient pas. Ils circulaient la nuit dans les rues après de copieuses libations et déchargeaient leurs armes à feu, ce qui effrayait les gens paisibles, dont l'imagination timorée, se donnant carrière, inventait sur-le-champ toutes sortes de malheurs.
Le 2 mai, un arrêt de la Cour défend « à toutes manières de gens autres que ceulx qui seront en garde et sentinelle pour le service du Roy, de lascher de nuit aucuns coups d'arquebutz, pistolles ou pistoUets», sous peine « d'estre pendus et estranglés » (2).
Le môme arrêt défend aux deux partis de s'assembler en armes, de « s'injurier ou irriter» réciproquement; d'insulter ou de violenter les ecclésiastiques; d'observer les fêtes en interrompant toute espèce de travail ; de chanter des pseaumes sur le passage des processions, etc.
Enfin, ordre est donné à tous vagabonds et gens sans aveu de quitter la ville dans les vingt-quatre heures, sous peine du gibet.
Les « maîtres artisans » répondront de leurs serviteurs dont la liste sera dressée par le maire et les jurais (3).
Le 6 mai, nouvel arrêt rendu dans le même sens que le précédent, mais plus spécialement pour condamner les assemblées en armes faites hors de Bordeaux, dans le ressort de la Cour ('').
Le 8, le Parlement spécifie davantage : il « enjoint à tous
C1) Ils formaient trois compagnies sous les ordres des capitaines Mabrun, Seignan et Monbadon.
(2) Arch. départem. de la Gironde, série B, Parlement : Arrêts, reg. 159. (s) Idem, ibidem. Arrêt du 2 mai, cité plus haut. (4) Idem, ibidem. Arrêt du G mai.