CHAPITRE PREMIER
État de l'Europe vers la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième. — Ignorance et avilissement du clergé romain. — Nécessité d'une réforme. — Prédications de Thomas Illyricus en Guyenne et en Gascogne (1518 à 1529). — Premiers symptômes du luthéranisme à Bordeaux et on Guyenne (1523). — Etendue et divisions de cette province. — Guillaume Farel y fait quelques prédications. — Ordonnance des Jurais du 7 février 1525. — Arrestation de l'abhé de Sainte-Croix (4 avril 1526). — François Ie1' à Bordeaux. — L'Inquisition fonctionne dans cette ville. — Premiers supplices. — Exécution capitale de François Desus et de Philippe Huant (1530). — Persécutions en Agenais à la môme époque.
Il est indispensable, pour bien comprendre ce que fut à son origine la Réformation, de se reporter par la pensée à l'époque étrange et tumultueuse dans laquelle se produisit cette tentative de rénovation religieuse et sacerdotale.
Il faut se représenter l'Europe, à la fin du quinzième siècle et dans les premières années du seizième, labourée par la guerre, épouvantée par les maladies épidémiques qui se reproduisaient périodiquement, comme à Bordeaux par exemple, où l'on ne comptait pas moins de trentedeux cimetières dans l'intérieur de la ville Bordeaux où
(') Chaque paroisse avait le sien attenant à l'église. Les couvents, les hôpitaux et même certaines chapelles avaient aussi leur cimetière ou leur charnier. En sus de ces foyers d'infection, la ville était entourée d'une ceinture de marais.
dix -sept mille personnes étaient emportées en quelques mois sur une population de 40,000 habitants (1).
Ici des générations abruties, des esprits ignorants, terrifiés par la crainte de la mort et préparés à recevoir toutes les superstitions du passé. Là des intelligences ouvertes à toutes les aspirations nouvelles, par la lecture des livres, bons ou mauvais, que l'imprimerie commençait à répandre partout.
La plus épouvantable barbarie à côté de la plus exquise élégance. Des papes, comme Sixte IV, Innocent VIII et Alexandre VI, donnant au monde chrétien l'exemple de tous les crimes et de toutes les infamies.
L'Italie, la France, l'Espagne, l'Angleterre se heurtant sur les champs de bataille; les villes prises d'assaut, incendiées et pillées. La débauche partout; les couvents transformés en lupanars (2) ou en foyers d'intrigues. Le clergé séculier croupissant dans la plus honteuse ignorance (3). Des milliers de moines mendiants, lubriques et sales, s'abattant sur toute la chrétienté comme une nuée de sauterelles.
Et, par- dessus tout, l'idée vague d'un monde nouveau, ou l'attente d'événements extraordinaires...
Sur les premiers feuillets d'un manuscrit de la fin du quinzième siècle, un tabellion bordelais écrit ces lignes significatives :
Mundi scire si vis quandô finis erit, quandô populus sine devotione, prelati sine scientiâ, domini terrarum
(') En "1501; encore faut-il noter que toutes les familles riches avaient déserté la ville. Des faits analogues se produisirent à la même époque en Agenais, dont la population diminua subitement. (Arch. nationales, K 94, « Payement des gens envoyés au Parlement pour poursuivre les nobles qui profitent de ces circonstances pour usurper le domaine », doc. mss. des 25 février et 7 juin 1501).
(*) Voyez par exemple aux Arch. municipales de Bordeaux, série G G, ms. de la fin du xve siècle, sur parchemin : « Informations secrètement faictes par nous Anthoine Alpays et Jehan de Lanetz, notaires royaux en Limosin, commiseres en ceste partie depputés par honorable homme Messire Jehan Rigal licencié en loix, lieutenant de noble et puissant seigneur Monseigneur le seneschal de Limosin en ses sièges de Brives et Uzerche, etc. »
(3) De l'aveu même des écrivains catholiques, comme le curé Poyedavant, on trouvait en Béarn et ailleurs des prêtres qui ne savaient par lire.