CHAPITRE I
sine justicid, mulieres sine verecundid, presbyteri sine castitate (1).
Certes, il avait raison ce tabellion clairvoyant : le vieux monde approchait de sa lin, il allait s'écrouler à la puissante voix de Luther, spectacle étrange éclairé par les resplendissantes clartés de la Renaissance !
Nous l'avons dit ailleurs (2) et nous ne saurions trop le redire, c'est chez les écrivains catholiques hostiles à la Réforme qu'il faut chercher la preuve de ce que nous avançons; c'est dans leurs écrits, c'est dans les bulles des papes qu'il faut étudier l'histoire de cette époque singulière où l'état d'ignorance et d'avilissement du clergé dépassait tout ce que l'on peut imaginer.
Ce fâcheux état de choses, cette déplorable situation de l'Église romaine, apparaît en France dès le quatorzième siècle. Les bulles papales ne laissent aucun doute à cet égard.
En 4344, Clément VI se voit obligé de sévir contre un certain nombre de couvents où le scandale n'a plus de limites. Au diocèse de Saintes, il opère la réforme d'un prieuré de l'ordre de Saint- Augustin, « où les moines se sont déliés de toute autorité, discipline et service, menant une vie de Bagaudes » (3).
Il place ces indisciplinés sous la règle sévère de Saint-Benoit et sous l'autorité du monastère de Saint-Jean-d'Angély, qui lui-même, un peu plus tard, allait devenir un foyer de révolte; mais il autorise à se retirer de la vie cénobitique les moines qui ne voudraient pas courber la tête sous le jcmg(4).
(') Si tu désires savoir à quels signes on peut reconnaître l'approche de la fin du monde, c'est quand tu verras le peuple sans dévotion, les prélats sans instruction, les seigneurs sans justice, les femmes sans pudeur et les prêtres sans chasteté. (Arch. départementales de la Gironde, série E, notaires : Minutes de Dupin, 1480 à 1486 f° 1.) On lit au deuxième folio : « Régnante excellentissimo principe domino nostro Karolo Dei graliâ Francorum rege, Andréa tniseratione divinâ Burdigalœ archiepiscopo. »
(5) Histoire du Collège de Guyenne, p. 152.
(3) Bandes de révoltés dans les Gaules, qui sous les empereurs Dioclétien et Maximilien excitèrent des troubles sérieux. Le mot est dur dans la bouche du pape.
(') Arch. départementales de la Gironde, série G, Archevêché, n° 81 : Recueil manuscrit de la chancellerie pontificale, f° 221.
Sous les successeurs de Clément VI au trône pontifical, le chiffre total des membres du clergé, tant régulier que séculier, augmente dans de telles proportions qu'il devient absolument nécessaire de mettre un terme à cette curée de bénéfices.
La multiplicité des titres de possession ou provision de prébendes et de canonicats est déjà si grande, que le clergé lui-même s'en émeut de 14G8 à 1470. Sur la demande formulée par les évèques et par quelques abbés, prieurs, ou doyens de chapitres, le pape fixe « le nombre des chanoines de chaque collégiale ». Ce maximum ne pourra dans aucun cas être dépassé.
« La même réforme est opérée contre l'envahissement des couvents par une multitude effrénée qui, en s abattant sur eux, en dévore tous les revenus. On n'en admettra plus jusqu'à ce qu'on soit revenu au chiffre réglementaire^) ».
Au seizième siècle l'affluence des moines est aussi grande ; grâce à un singulier hasard, nous avons le dénombrement exact pour l'Europe entière.
A l'époque où le terrible Soliman, après avoir envahi la Hongrie et pris Belgrade, venait de s'emparer de l'île de Rhodes, malgré la résistance héroïque des chevaliers de Saint- Jean- de- Jérusalem, les cordeliers eurent l'idée d'organiser une résistance générale contre les Turcs. Ils proposaient de former contre eux une armée dont le clergé régulier, seul, aurait fait les frais. Leur calcul était assez simple : chacun des 144,000 couvents d'hommes ou de femmes qui existaient alors devait fournir un soldat et sa paye; les 300,000 paroisses qui dépendaient de ces couvents envoyaient et soldaient aussi chacune un homme de guerre. On avait de cette façon 500,000 combattants. (2)
A cause de la diversité des langues, il est probable que
(') Arch. départementales de la Gironde, Inventaires-sommaires; série G : Archevêché, n° 81.
(2) Manuscrit de Bélhune, n° 8486, f° 126, cité dans les Mémoires de Fcry de Guyon (Bruxelles, 1858). Voyez Capefigue, Histoire de François 1er et de la Renaissance.