‹ Histoire de la Réformation à Bordeaux et dans le ressort du parlement de GuyenneChapitre 75 sur 310 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

cette ville était encore sous le coup d'une très vive émotion, causée par le supplice de deux malheureux calvinistes. Ce spectacle, auquel la foule était depuis longtemps habituée, avait pris cette fois, par suite d'un étrange concours de circonstances, des proportions vraiment dramatiques.

Crespin, dans son Martyrologe, et Théodore de Bèze, dans son Histoire des Églises réformées, nous en ont conservé le récit :

« Le 25 avril, un jeune religionnaire de Saint-Émilion, Arnaud Monnier, avait été arrêté dans son logis à Bordeaux. Cinq jours après, son meilleur ami, Jean Decazes, de Libourne, était allé le rejoindre sous les verroux. Malgré les efforts qui furent tentés pour amener ces jeunes gens à abjurer leurs croyances, ils ne cessèrent de les proclamer hautement et courageusement. Animés d'une ardente foi, ni l'un ni l'autre ne faillirent, alors que quelques mots suffisaient à sauver leur tête. Que leur demandait- on, en effet? de reconnaître publiquement que l'Église catholique romaine possède seule la vérité. Tous deux préférèrent la mort à une apostasie mensongère.

» L'affaire fut rapidement expédiée par la Chambre de la Tournelle; le 6 mai, onze jours après leur arrestation, ils furent condamnés à être a pendus, étranglés et brûlés ».

Le bruit ayant couru qu'une tentative serait faite pour délivrer les prisonniers, des mesures de précaution inusitées avaient été prises.

Un arrêt du Parlement, qui comptait déjà quatre années de date, avait réglé le cérémonial des exécutions ('). Les sergents royaux de la sénéchaussée de Guyenne, le capitaine du guet avec ses archers en armes et précédé par les trompettes d'argent, enfin les sergents du prévôt royal de Bordeaux, devaient assister au supplice. On y avait ajouté, cette fois, les morte-payes, soldats vétérans qui formaient la garnison du château Trompette et du château du Hâ. Ces

(*) Arch. départementales de la Gironde, série B, Parlement : Minutes des arrêts, portef. 48.

arquebusiers avaient été disposés tout autour de la place du Palais, et contenaient la foule.

Arnaud Monnier, les mains liées derrière le dos, fut pendu le premier à l'une des potences autour desquelles avait été dressé le bûcher qui devait consumer les corps des suppliciés. Le bourreau ayant appuyé son échelle contre la potence afin de grimper, selon l'habitude, sur les épaules du pendu, prit mal ses mesures, tomba d'une hauteur assez considérable et se blessa grièvement.

L'un de ses valets, perdant la tète, mit le feu aux matières résineuses placées autour du bûcher, de sorte qu'en quelques secondes les flammes s'élevèrent de toutes parts autour du jeune Decazes, qui, moins heureux que son ami, ne put être d'abord étranglé. Il eut à supporter les plus cruelles et les plus longues souffrances; des premiers rangs de la foule, on pouvait apercevoir ses jambes nues calcinées jusqu'aux os. Le spectacle était horrible, des protestations s'élevèrent de toutes parts, et une terreur profonde s'empara de la foule.

En un instant, « sans qu'aucun des morte-payes (*) qui estoient là tout armés eut crié ni remué le doigt contre eux», les assistants s'enfuirent épouvantés tombant les uns sur les autres, s'écrasant aux abords de la place et sous l'arceau de la porte du Calhau, qui existe encore. Moines, soldats, femmes du peuple et gens de justice, saisis d'une frayeur que rien ne justifiait, s'écrasaient aux issues trop étroites.

Le prieur de Saint-Antoine tomba sans pouvoir se relever et fut écrasé sous les pieds de la foule, impitoyable dans les moments de terreur; M. de Pontac, greffier civil et criminel, fut jeté violemment à bas de sa mule et se précipita dans l'une des maisons qui bordaient la place de l'Ombrière « criant qu'on le cachast et qu'on luy sauvast la vie ».

Ceux qui ont eu le triste privilège de voir en temps de guerre un corps d'armée en déroute ou affolé par l'approche de l'ennemi, peuvent se faire une idée de cet effroyable

(4) Vieux soldats chargés de la garde des châteaux et des forteresses.

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