CHAPITRE XII
pèle-môle. La terreur était si grande, « que chacun fermait ses maisons par la ville, sans qu'il y eust aucune occasion d'effroy »
Parmi ceux des assistants qui eurent le bonheur de se retirer sains et saufs de cette horrible bagarre, se trouvait un jeune homme sérieusement converti, nommé André Mazières, plus connu sous le pseudonyme de La Place; c'était un pasteur d'une grande énergie. Nous le retrouverons plus tard en Saintonge.
Théodore de Bèze, qui voit dans ces événements dramatiques un avertissement divin, fait remarquer avec juste raison que le Parlement, au lieu d'en tenir compte, « défendit à son de trompe l'impression et la vente des psaumes et du Nouveau Testament en françois ». Il ajoute que la Cour donna l'ordre « d'informer contre ceux qui auroient chanté les dits psaumes, bien que le roi François Ier les eût avoués et que Henri II les eût fait chanter en musique un grand nombre de fois dans sa chambre » .
Il s'agit ici des psaumes de Clément Marot. On sait que le poète, avec le secours de François de Vatable, célèbre professeur d'hébreu, en traduisit d'abord trente vers 1540, et les dédia à François Ier. Forcé, par les persécutions do la Sorbonne, de se retirer à Genève, il en traduisit vingt autres. Calvin fit imprimer ces cinquante psaumes en 1543, en y ajoutant une préface, la liturgie et le catéchisme.
Cette édition est, on le comprend, d'une extrême rareté.
Théodore de Bèze, pendant son séjour à Lausanne, acheva de traduire le reste des compositions du roi David. Le tout fut terminé en 1553.
Guillaume Franc, habile musicien, qui vint à Lausanne en 1543, mit en musique les premières traductions de Marot. Bourgeois et Claude Goudimel continuèrent son œuvre. Le psautier ne tarda point à être introduit dans les églises
(') Crespin, Histoire des martyrs persécutez et mis à mort pour la vérité de l'Évangile, édit. de 1CU8, f<» 3Ù3 et 3'Ji; Histoire ecclésiastique des Églises réformées, édit. de 1580, t. I«, 1° 10'J; Dom Devienne, Histoire de Bordeaux, p. 129.
nouvelles. La défense du parlement de Bordeaux, en 1550, nous montre qu'on s'en servait dans cette ville à cette époque (').
Peu d'années après, comme nous le verrons, les psaumes furent traduits en patois gascon ou, pour être plus exact, en dialecte bordelais. J'en ai découvert un exemplaire du seizième siècle, auquel malheureusement la date manque.
Théodore de Bèze nous apprend encore, dans son Histoire des Eglises réformées, qu'à Bordeaux, « vers le mois de juillet de cette même année 1556, fut brûlé, pour la parole de Dieu », « un savant personnage » nommé Jérôme Casebonne, originaire du Béarn. Il avait été arrêté à Montflanquin en Agenais. Le chef de l'escorte chargée de l'amener à Bordeaux lui offrit à plusieurs reprises de le laisser s'évader; mais il refusa, disant « qu'il se sentoit appelé de Dieu, pour maintenir et affirmer sa vérité jusqu'à la mort » (2).
C'est avec raison que l'on vante l'inébranlable foi des premiers chrétiens; mais il faut bien reconnaître que les réformés ne leur cédaient en rien sous ce rapport.
Si je ne me trompe, l'exécution eut lieu le 22 mai. Nous voyons en effet que la veille, le lieutenant criminel avait
(*) « Sur la requeste présentée à la Cour par messire François de Mauny archevesque de Bourdeaux contenant qu'il a esté averti qu'aucuns personnages de la dite ville, sentans mal de la foy, chantent journellement ès églises et par les rues les Pseaumes de David, traduits en françois par Marot et autres, en dérision et grand scandale de la religion chrestienne, contre la détermination prise par la Faculté de théologie en la Sorbonne à Paris : et qu'il y a plusieurs libraires [de Bordeaux] qui exposent et mettent en vsnte les dits pseaumes et nouveaux testamens traduits aussi en français et plusieurs autres livres reprouvés et censurés
» La Cour ordonne qu'informations seront faictes contre ceux qui ont chanté en
l'église les pseaumes en français défend aux dits libraires de ne les
imprimer, relier ni exposer en vente, ni aucuns autres livres reprouvés et censurés par la Faculté de théologie de Paris, sous peine de la hart, etc.
» Faict à Bourdeaux en Parlement, le 30e jour d'avril 155G.
» Collation est faite. » Ainsi signé : de PONTAC. »
Crespin complété par Simon Goulart : Histoire des Martjrs, etc., édit. de 1619, liv. VII, f°s 427 et 428.
(5) Histoire ecclésiastique des Eglises réformées, t. Ier, p. MO. Voyez au sujet de Jérôme Casebonne, l'Histoire de Jeanne d'Albret, par M"c Vauvilliers, t. I", p. G7.