‹ Histoire de la réformation de la Suisse (volume 4)Chapitre 45 sur 112 · EALVIX ET LA REINE DE NAVARRE · texte numérisé non relu

EALVIX ET LA REINE DE NAVARRE

Calvin eut une autre petite bourrasque à essuyer, HI avait publié l'an 1544 deux livres de controverses, l’un contre les Ansbaptistes, et l’autre contre les libertins. Dans le dernier il avait réfuté en particulier deux cer lios docteurs de celle secte, Quintia et Pocquet, qui étaient auprès de la reine de Navarre, Jeanne d'Albret, fille et héritière d'Henri LE, d'Albret, roi de Navarre. Celte princesse qui avait porté ce royaume en dot à An- Loine de Bourbon, son époux, était une dame de grande piété, Elle avait embrassé la religion réformée, et la soutenait arec zèle. Mais elle était comme fascinée par ces deux hommes, Quintin” et Pocquet, qu'elle croyait très-bons chrétiens, de sorte qu'ils lui firent âccroire que Calvin avait eu dessein de l'inselter en insuliant ses domestiques. Elle lui it écrire une lettre assez pour luien faire des reproches, Calvin lui réponditile 20 avril d'une manière respectueuse, maïs forte, Il lui disait : « Qu'il était fâché de lui avoir causé de lartris= tesse par son livre, à moins que ce ne fût de celte iris- Lesse qui est solutaire. H lui protestait qu'il n'avait jamais. eu la pensée de l'offensèr ; qu'ilsavait trop bienle res pect qui est dû aux lêtes couronnées, et qu'il en avait partieulièrement pour sa majesté, sachant qu'elleavait requ d'excellens dons du Seigneur qui s'était servi d'elle pour l'avancement dé son règne; que pour eequi res garde ses domestiques elle ñe doit pas se flauer d'en avoir de plus dignes que n’en avait le Seigaeur, dont l'un des disciples qui mangeait à sa table était un dinbles Que s'il a parlé de ces deux hommes, Quintin etlPocquet, il n'a rien dit qui Me connatire qu'ils eussént l'honneur d'apparteuir à sa majesté. Que s'il a écrit contr'eux, çà été par le devoir de sa conscience, d’un côlé, parce qu'il était persuadé que leur secte était abominable, et

ZURICH HT 2S LAYROTINRS DE £UTNER. 267 l'éponge de la religion, et de l’autre sollicité à cela par uneinfnité de personnes qui lui avaiens éerit de 1outes parts; etc ! »

XVII Ona vu ci-dessusavec quel emportement étrange Luther avait inveclivé dans ses deux derniers ouvrages conire la mémoire de Zwingli et d'OEcolampade, contre leur doctrine et contre leurs disciples, les théologiens de Suisse, et en particulice ceux de Zurich, qu'il appelait Zwingliens et Socramentaires, Il y avait bien des gens qui croyaient que les Zuricois devaient lui répondre, et même vivement, puisque sans avoir été offensé, ni par le public, ni par aucun particulier de Suisse, il avait insulté aux vivans et aux morls avec Lant de pétulance. D'autres entre lesquels était Bucer, exhortaient les Zu ricois à soutenir leur patience jusqu'au bout, puisqu'ils avaient déjà dissimulé 1ant d'outrages par le passé, qu'ils devaient en user encore de même, épargner uther qui était vieux et qui avait rendu de grands services à l'Eglise, et qui ( comme on devait le croire) avais écrit de cette horrible manière, non tant de son propre mouvement, que: par Les insinualions de ses flat. Leurs; que s'ils étaient absolument résolus de répondre, il en arriverait un beaucoup. plus grand .embrasement dans l'Eglise, qu'on ne pourrait ensuite éteindre qu'avec une extrême difficulté, ? »

Calvia en écrivit à Bullinger, le 25 de novembre de V'an 1544. « J'apprends, lui dit-il, que Eniher a éclaté enfin par une inseclive alroce, non lant contre vous, qué. contre nous Lous. Maintenant j'ose à peine vous de» wmander que vous, gardiez le silence, car il n'est pas rai-

À Cal, Ep: p.55.

À Laval. 92,

268 CALVIN CONSEILLE LE SILENCE, sonnable que-des gens soient ainsi maltraités, sans l'a voir mérité, etqu'on ne leur permette pas de se justifier ; et il est difficile de décider s’il est expédient dele faires Mais je souhaite que vous considériez bien que Luther est un grand homme, doué d'excellentes qualités, et qu'on l'a vu jusqu'ici occupé à détruire le règoe de + lAnte-Christ, et à avancer la doctrine du salut avec un courage, une fermeté, et une dextérité merveilleuse, et avec une grande efficace, J'ai souvent dit, que quand méme il me traiterait de diable, cependant je lui ren- . draïs Lonjours cet honneur de le reconnaître poarumex= cellent serviteur de Dieu; mais qui, avec de grandes vertus à aussi de grands défauts. Il sorait à souhaiter qu'il eût mieux tenu en bride-cette humeur bouillante et impétueuse. — Ses flatteurs lui ont beaucoup fait de mal, n'étant déjà que 1rop enclin à se Îlatter. Je vous comjure donc de bien considérer avec vos collègues, premièrement, que vous avez à faire avec un deg pre amiers serviteurs de Jésus-Christ, et ensuite que vous ne gaguerez aufte chose en combattant, que dédivertiries impies qui triompheront, non tant de nous, que de AlE= vangile, ete. ! »

Malgré les remontrances de ces deux grands hormes} les théologiens de Zurich erurent devoir répondre à Luther, et soutenir la dignité de leur ministère, Him porlance de la chose leur semblait le demander, comme aussi l'âge avancé et les infirmités de Luthor, qui no pouvait plus vivre longtemps. 11 y avait lieu de craindre que s'ils attendaient d'écrire jusqu'après la mort de Le= dher, leurs écrits ne fissent pas benucoup d'impression sur l'esprit de 505 disciples, non plus que sur les autres.

# Cars Ep pi 595

LES MINISTRES DB LONG HÉPONDENT. 259 Ils écrivirent leur apologie en latin et cn allemand, au commencement de l'année 1543, sous ce titre : & Confession orthodoxe des ministres do l'Eglise de Zurich, contenant leur foi et leur doctrine, qui leur ost comrune avec l'Eglise universelle des Saints, particulièrement si Cène de Notre Seigneur Jésus-Christ, avec uno*raisounable ek modesle réponse aux vaines et scandaleuses calomnies, jugemens el injures du docteur Martin Luther; ete, * » Ala téte de cette pièce ils miront une préface, .où ils rendaient compte des grandes ot fortes raisons qu'ils avaient eues de répondre à Luther, Dans l'apologie ils parlent premièrement du colloque de Marpourg, parce que Luther en avait parlé d'une manière outrageante pour Zwingli et pour los Eglises de Suisse, ob avait dit, qu'on ne devait pas croire qu'il fût jamais entré dans leur sentiment, Ils en font l’histoire, et montrent quel fut le formulaire d'union dont on y convint. Ils font ensuite l'apologie de Zwingli, au sujet de ce qu'il avait écrit en sa lettre dédicatoire au roi de France. On avait terriblement crié cantre lui à cette occasion comme contre un pélagien outré, puisqu'il avait accordé le salut à quelques payens. Luther avait relevé cola dans sa confession. — Ils font donc voir que Zsvingliavail toujours eru etesseigné que l'homme n'était sauvé que par Jésus-Christ seul, qu'iln'avait pas sauvé tous les gentils sans exception, mais coux-là seulement qui étaient morts dus une véritable foi, quoique imparfaite. Ils font voir que l'Ecriture Sainte ne damne pas tous les Gontils da V. T., mais qu'elle on déclare quel. ques-uns bicaheureux, Ils montrent ensuite que cela ne détruit point l'ordre établi de Dieu et le ministère, si

À Lsvat: 95. Hospin. 34%.

En RÉSUMÉ DE L'APOLOGIE méme il arrive quelquefois que Dieu qui ost un agent trèsdibre, agit hors de l'ordre commun qu'il a prescrit aux hommes, Ils font voir surtout, que Luther lui: mémo avait enseigné avant Zwingli, que quelques payens étrangers de la république d'Israël avaient été sanotifiés et sauvés par une Fortuite miséricorde de Dieu; qu'ainsi Buthor censurait aujourd'hui et condamnait en Zwingli ce qu'il avait onscigné lui-même ; d'où il!s'en: suivait'que si Zwingli était dovenu payen en enéoignisnt cette doctrine, comme Luther le disait, Butler ne mé» ritait pas moins que lui d'étre traité de payons et ils Le prouvent par quelques homélies qu'il avait publiées en allentand, l'an 1528 sur la Genèse, savoir, sur lo Chapitre 28, ot par d'autres’ qu'il venait de publier l'an 1544 surle Chapitre 4 du mére livre. Hs citent à ectto occasi ques Pères de l'Eglise, comme St. Epiphane, Se. Justin martyr, St. Clémiont d'Atmaarib” qui ont onscigeé La même chose.

Ils montrent ensuite là conduite que Lutber a tenue, à leur égard depuis le colloque de Marbourgs et de quelle” manière l'uniot avais été établie entre los Eglises de Soxe et la leur. Is exposent comme quoi les Eglises de Süièsé se sont toujours étudiées à la paix, au lieu que Lather sons étre provoqué ct sans nucume nécessité les avait alläqués avec un emportement inekcosablé etscane duleux, ét les avait contraïätés malgré qu'elhis én eussent à se défendre, Ils font donc aie courte exposition de Tour foi particulièrement sur l'article de la Stinié Che, et la prouvent pur de boninés raisons jour faiée voir à oote la térré, avec quel fondement Lother avait eur l'aus dacé d'écrire : « que les ministres des Eglises de Suisse y tant les morts que les vivans, quoiqu'ils se sentissent coupables d'hérésie, conservaient néanmoins mécham

DES MINISTRES DE ZURICN. EU ment leur fausse doctrine ot séduisoicnt misérablement leurs Eglises, et qu'il n’y avait pasrun seul article de la foichrétionnequ'ilscrussent véritablement.« Ils réfatent casuite la doctrine de Luther en protestant, qu'ils no le font pas pour le contredire par un mouvement de passion particulière, mais pour rendre témoignage à la vérité et pour-monirer la raison pourquoi ils ne peuvent pas renoncer à leur doctrine pour embrasser celle de Luther. Lis concluent que c’est imperlineiment et sans fonde ment que Luther les regarde comme des héréliques arec qui il ne veut avoir aucune communion, puisqu'il n'a jamais pu les convaincre ni d'hérésie, ni de mensonge, landis qu'il n’a cessé de les noireir par ses injures e1 ses calomies ; ele. !

Cette apologie fut luë partout avec beaucoup d'avidité nom seulement par ceux qui avaient de la considération pour l'Eglise de Zurich, mais aussi par les papistes qui virent avecjoieles premières Eglises Evangéliques brouil. 1ées ensemble à n'on jamais revenir, Plusieurs personnes de bop sens accoutumées À refléchir fürent frappéos des raisons des théologiens de Zurich, et l'on en vit trois qui allèrent exprès à Zürich pour conférer avec eux sur ceue matière: Albert Hardeberg Frison, Gérard Westerburg de Cologne et George Lætus, (ou Freüdenreich) secrétaire de la ville d'Augsbourg, qui conférèrent avec Bulliager pondant plusieurs jours, tant sur les autres partios de sa doctrine que particulièrement sur celle des Sacremens, et ils en furent nfférmis dans la véritable doctrine. *

Los Inthériens se recrièrent beaucoup contre les Zuri-

ga APOLOQTE. DES DEUMIÉTRES DL AVRIETE, coïs de co qu'ils avaient écrit avec tant dé durelé contre Luther, ao lieu qu'ils auraient du l'épargner, (disaient= ils), en considération de tant de travaux qu'il avait es suyés pour le biou de l'Eglise et cause de sa vivillesse. Les Zuricois répondirent qu'ils reconnaissaient, à la wérité de grands talens dans Luther, mais qu'ils étaient obligés d'avoir plus d'égard à la vérité éternelle, à l'honneur de leur ministère et au salut de tant d'âmes qu'à Luther seul qui les avait contraints malgré oux à entrer dans eeute dispute; et ils demandaient quelon comparât leurs écrits avec ceux de Luther, pour lequels avaient le plus outrepassé les lois, de: la modération. ! "— Les personnes modérées furent satisfaites de ces rai sons. Voici ce que Calvin en écrivit à Mélanchton, 128 juin: « Si les choses sont Lellos que les Zuricoisle, en fait, ils ont eu une juste räison d'écrire. Quel est cel emportemem de votre homme à fulminer, puisque cel ne rend pas une cause meilleure? Nous lui avons tous de grandes obligations je l'avoue, et je souffrirai sans qu'il ait la plus grande autorité, pourvu qu'il sache ge modérer, quoique dans l'Eglise on doit toujours prendre garde, jusques où on doit porter la déférenee pour les ‘hommes. Car tout est perdu, quand un seul 4 plus de pouvoir quetous les autres ensemble, surtout lorsqu'ilne foit point difficulté d'en faire l'essai. Nous donnons un mauvais exemple à la postérité, si nous aimons mieux renoncer volontairement à touto liberté que de blesser le moins du monde un homme seul, etc. » — EneffetLuthor était deveou sur ses vieux jours de si mauvaise bumeur, que ses plus chers collègues et ses disciples

% Laval 94. Hospin. 847 b ot 348.

LEUR MODÉRATION, SUITRS. es

n’ossient pas lecontredire en la moindre chose, et qu'il ne pouvait pas souffrir la moindre opposition à ses idées de quelque douceur qu'elle pôt être assaisonnée. On en peut voir la preuve dans les lettres de Mélanchton et de Cruciger, rapportées par Hospinien, *

N'oublions pas de remarquer que les théologiens de Zurich eurent grand soin de faire connaître à toute la terre, tant en public qu'en particulier, qu'ils conserveraïent toujours pour Luther toute la considération qu'il méritait, Le regardant comme un excellent instrament dans la moin de Dieu pour l'avancement de sa gloïre. Ils témoïgnèrent les mêmes sentimens après sx mort dans une lettre qu'ils écrivirent le 27 juin au Landgrave de Hesse, ajoutant seulement'que chacun, selon la règle de l'apôtre, (1 Thessal, V, 21.) « examinez toutes choses cle. » élant en droit et même obligé de lire avec un esprit d'examen les écrits des plus excellens doeteurs; pour celle raison ils so réservaiont la liborté de peser les ouvrages de Luther à la balance du sanctuaire. *

L'apologie des théologiens de Zurich produisit auesi un très bon effet dans la Suisse, Elle servit éntr'autros à réunir plus étroitement avec les Zuricoïs, l'Eglise de Berne qui par les soins de Sulzer avait paru pencher un pou trop vers Bueer et Lather, comme on l'a vu ei-dessus à l'an 1537, dans l'affaire de Grossmann. Les Bermois furent indignés de l'emportement extrême avec lequel Luther avait écrit contre Zwingli et OEcolampade, et l'apologie des doctears de Zürich acheva de les persuader et de les affermir dans la saine doctrine. ?

UP. 518 et 319, 3 Hotting. 759.

3 Id. 1bid.

ET) AMPORTIMENS DE LUTIER,

Luther ne vit point cette apolagie; mais sur le rapport que lui eu fit Jaques Prévôt, ministee de l'Eglise de Breme, il lui en écrivit en des termes qui marquaient les derniers exces de l'emportement, —« J'apprends avec beaucoup de plaisir, que les Suisses ont écrit contre moi avec nt de fureur. — Je l'ai demandé, je l'ai voulu par cet écrit dont ils ont tous été choqués, afin qu'ils fissent connaître par un témoiguage public qu'ils étaient mes ennemis; Je l'ai oblenu, et comme j'ai dit, j'en suis bien aise, Il me suffit, (quand je serais le plus malheureux de tous les hommes } d’avoir celte seule béatitude du Psaume : « Heureux l'homme qui n’est point allé dans le conseil des Sacramentaires ; qui ne s’est point arrélé* dans les voies des Zwingliens, ct qui ne s'assied point dans la chaire des Zuricois. » — N'estil pas vrai, que si aujourd'hui pareille extravagance échappait à quels qu'un, on ne manquerait pas de dire qu'il est tombé en démence ? — La même année Luther publia des thèses contre les docteurs de Louvain, Idisait danslaseizièmes

a Dans l'Eucharistie, sacrement vénérable et adorable) est présent et exhibé, et pris véritablement et réelle ment le corps el le sang de Christ, laut par les dignes (communians) que par les indignes. » Voilà à quels excès porte l’entétement et l'esprit de parti, quand on ne veut écouter aucune raison, !

* Hospin. 249 b: Lévat, 08.

Page 1