‹ Histoire de la réformation française (volume 2)Chapitre 10 sur 235 · LIVRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE XXII

res qui ont apauvri d'Iioinines, d'argent et d'honneur deux générations , il faut faire succéder la paix qui est toujours via fin des guerres... mais que de difiîcultés à surmonter! et combien peu de caractères honorables ! l'un crie : Vive l Espagnol; l'autre, vive Mayenne; celui-ci, vive le Béarnais; celui-là, vive mes intérêts, ou plutôt le cri de tous, c'est ce dernier cri. Et dans tout cela, la France est ouli'.iée, et la religion, dont chaque parti croit prendre la défense en main, n'est qu'une pauvi'e délaissée; jamais la robe sans coutures du Christ ne fut plus effrontément déchirée. On comprend donc que cette époque nous ait donné Montaigne, comme les premiers jours de la renaissance nous ont donné Rabelais. Le Christ n'a pas de plus terrible ennemi que ceux qui se drapent de son manteau, et foulent aux pieds ses commandements.

Avant que la conférence fût réunie, ses partisans et ses adversaires se livrèrent un combat de paroles; les églises transformées en clubs et les chaires en tribunes , retentirent d'imprécations et d'appels à la concorde et à la paix. Le prieur des carmes Simon Filleul, traita les députés nommés pour assister à la conférence de fauteurs d'hérésie. Morenne et Benoit n'avaient que le mot paix aux lèvres; on pouvait le même jour entendre le pour et le contre, et parfois aussi, le même prédicateur tonnait contre le parti qu'il avait encensé la veille. Les plus prudents des prêcheurs (et le jésuite Commolet était de ce nombre) se tenaient, dans l'incertitude du dénouement, * entre les deux; cependant, la majorité des prédicateurs était contre le Béarnais , et parmi eux , le curé Aubri se distinguait par la violence de son langage. «C'est un loup, c'est un tigre bon à brider » , disait-il de toute la force de ses poumons; il attaquait les partisans de la paix «qui grenouillent la paix, comme dans un marais;» et en disant cela, il imitait le chant de la grenouille: a La paix, s'écriait-il; la paLx, la paix! Hé! pauvre peuple, pensez-y; ne l'endurons pas, mes amis, plutôt mourir; prenons les armes, ce sont les armes de Dieu! Un bon ligueur (je vous déclare que je le suis et que je marcherai le premier)

vaincra toujours trois ou quatre politiques; qui frappe le premier a l'avantage.» Ces paroles retenaient le peuple dans ses anciens errements, malgré le désir de voir la paix succéder à la guerre. '

Boucher, qui tenait plus encore qu'Aubri à sa popularité, dépassa son confrère en fades plaisanteries; sa chaire n'était pas même une tribune : il l'avait abaissée au niveau d'un tréteau de charlatan ; un jour il prêchait (c'était l'anniversaire de la journée des barricades), il fit l'éloge de Henri de Guise, et dit que cette journée était la plus belle qui fût au monde.^ Il avait pris pour texte de son discours ces paroles de l'Écriture: Eripe nos de- Mo*. Expliquant son texte, il équivoqua sur le sens de la traduction qu'il donna, et dit : «il est temps de deshourber, de se déhourbonner; ce n'est pas à tel boueux, bon à jeter au tombereau, que le trône appartient, quoiqu'on puissent dire les larrons pillards et boulgres. » Un jacobin royaliste, Bélanger, donna à Boucher la réplique du haut de sa chaire à Saint-Denis ; il dit à ses auditeurs ligueurs, en jouant sur le mot de boucher : Je vous conseille de vous déboucher Ces lazzis se colportaient et faisaient rire. En France on rit si facilement, parce qu'on rit de tout; n'a-t-on pas plaisanté sur la guillotine?

Malgré tous les elforls des prédicateurs ligueurs, le courant se déplaçait; l'influence des plus populaires diminuait visiblement. L'idole de la veille, commençait à être un peu l'oublié du lendemain; plus elle avait été encensée, plus le vide se faisait autour d'elle. Boucher devait bientôt en faire la cruelle, mais juste expérience; la foule s'éloigna de lui, son engouement tourna à l'indifférence, et presque au mépris. Un jour, il fut hué sur le Pont-Neuf, où il passaiit dans son coche; cet échec lui fut très-sensible; il quitta sa chaire de l'église Saint-Benoît, autour de laquelle il avait vu se presser si souvent une foule avide de l'entendre. Il y installa un docteur aveugle, nommé Normandis, tout dévoué aux Seize ; comme Boucher avait perdu un œil, les plaisants de son quartier dirent qu'on avait échangé

1. L'Estoile, année 1593. — Ch. Labitte, chap. III, g 5, p. 172 et suivantes.

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