‹ Histoire de la réformation française (volume 2)Chapitre 104 sur 235 · LIVRE XXIV · texte numérisé non relu

LIVRE XXIV

gences le surplus des satisfactions humaines, ni établi des autels privilégiés , ni tiré aucune ame du purgatoire. Et de fait , Gabriel Biel en la 57» leçon sur le canon de la messe et Cajetan, au commencement du livre des indulgences, reconnaissent que rien ne se trouve des indulgences dans toute l'antiquité.»

c L'abus y est tout clair en ce que la rémission des péchés est attachée à une certaine Église, tellement que celui qui ferait ailleurs trois fois plus de dévotion n'aurait point le même pardon. Item , en ce que quand le jubilé est à Rome , ceux qui sont proches ont la rémission des péchés à leur aise, mais ceux qui sont à trois cents lieues de là et qui n'ont point d'argent, ni de cheval, ni de bonnes jambes, sont privés de cette libéralité spirituelle. Item, en ce que le pape donne plein pardon de tout péché et le tiers des péchés par- dessus, c'est-à-dire qu'il pardonne tous les péchés et plusieurs autres; Item, en ce que le pape et le clergé en tirent de grands profits, et exercent par là un grand trafic. Le jubilé est la grande moisson de la ville de Rome, alors offrandes et richesses y abondent de tous côtés ; Item, en ce que le pape donne des pardons avec un calcul exact comme ayant secrètement supputé avec Dieu, donnant dix-huit mille ans de pardon, et autant de quarantaines de jours et quelques jours par-dessus. Ne restait plus que les heures et minutes; Item, en ce qu'il jette les indulgences au hasard, comme une poignée d'écus sur la foule , comme quand il espard mille ans d'indulgence sur la foule du peuple au jour de son couronnement.» *

Du Moulin ne raille pas avec moins d'esprit le culte superstitieux des reliques.

«Le lecteur équitable, dit-il, considérera quelle peut être cette religion qui cache au peuple les écrits des apôtres et lui montre leurs os ; qui ensevelit leur doctrine et déterre leurs ossements. Comme si un fils gardait soigneusement de vieilles bottes ou une pièce du test de son

1. Bmicliev de la foi ou défense de la confession de foi des églises réformées du royaume de France contre tes objections du siem- Arnoiis, jésuite; livre auquel sont décidées toutes les priucinales controverses entre les églises réformées et l'église romaine, p. 342-343, Genève, cliez Pierre Ânbert, M DG.XXX.

père, et supprimait son testament. Les meilleures reliques de saint Pierre et de saint Paul sont leurs écrits divinement inspirés; ce qui seul doit être cliéri et recherché, c'est cela seul qu'on néglige. A l'imitation des Juifs, ils ornent les sépulcres des prophètes et persécutent ceux qui suivent leurs doctrines. En quoi notez la ruse; car on recherche et adore les os des apôtres, au lieu de rechercher leurs écrits, parce que ces os ne parlent point, mais leurs écrits parlent et disent choses odieuses a ces messieurs; parce que aussi à ces os on en peut suhsiituer d'autres, mais ces Messieurs ne sauraient faire une autre Sainte-Ecriture; parce que aussi il n'est pas si aisé de trafiquer de passages de l'Écriture que de morceaux de reliques, desquelles on vend même la vue, et se fait trafic d'une marchandise sans la livrer.» •

Un écrivain qui a su jeter sur des matières abstraites tant de sel attique et tant de vie, et qui a écrit mille pages comme celle que nous venons de transcrire, a droit de bourgeoisie dans notre littérature nationale à côté des plus grands maîtres. C'est un devoir de piété filiale de lui donner la place qu'il mérite. Bernard Palissy et Olivier de Serres ont attendu longtemps le jour de la justice. Celui de Du Moulin viendra. Il trouvera so;i historien.

Du Moulin, avec ses qualités solides et brillantes, devait se distinguer dans les conférences qui se tenaient en présence de Catherine de Bourbon, qu'il affermit dans sa foi. Il gagna la confiance de la princesse, qui, après son mariage, le choisit pour son chapelain. Les catholiques ne voulurent pas s'avouer vaincus, et imputèrent «à l'en- 1 clément de Madame sa résolution de demeurer dans la religion protestante.»

Le pape s'opposait au mariage et refusait ses dispenses. Henri IV, ennuyé de ces refus, résolut de passer outre et de faire bénir le mariage de sa sœur par un prélat français, certain que le pape s'inclinerait devant les faits accomplis. Il s'adressa à plusieurs évêques, qui tous refu-

l. Bouclier de la foi, p. 492.

sèrent de prêter leur ministère à une union pour laquelle le pape refusait ses dispenses. «Il ne se trouva point, dit Sully, d'évèques qui voulussent la marier, de quoi le roi, infiniment en peine, envoya quérir un sien frère bâlard, fait depuis peu archevêque de Rouen , plutôt par faveur que pour son grand savoir, croyant (vu ce qu'il lui était et qu'il avait été autrefois assez bon compagnon, ayant souvent fait la débauche au jeu, à faire bonne chère et autres choses encore, surtout avec M. de Roquelaure) qu'il lui ferait faire tout ce que bon lui semblerait; mais lui, en ayant parlé à bon escient et voyant qu'il ne faisait pas moins de difficullés que les autres, voire qu'il usait des mêmes paroles et des mêmes scrupules en alléguant, à tous propos, les saints canons, il lui dit: Voyez, mon frère, et depuis quand, je vous prie, êtes vous devenu si consciencieux sur toute chose où ma volonté vous est manifestée et en laquelle il y va du bien de mon service et de celui de ma sœur, à laquelle vous devez quelque chose aussi bien qu'à moi? je ne sais d'où vous est provenu cette grande suffisance et qui vous en a tant appris. Mais puisque vous faites ainsi l'entendu, afin de ne me fâcher pas davantage contre vous, j'enverrai vers vous un grand docteur pour votre père confesslsur, et qui entend merveilleusement les cas de conscience, et sur cela s'élant séparés, le roi envoya aussitôt quérir M. de Roquelaure auquel en arrivant il dit: «Vous ne savez pas, Roquelaure, votre archevêque (car ce fut vous qui me parlâtes le premier de lui bailler Rouen) veut faire le prélat et le docteur, me venant alléguer les saints canons, où je crois qu'il entend aussi peu que vous et moi, et cependant, par ses refus, ma sœur demeure à marier. Je vous prie, parlez à lui comme vous avez accoutumé, et faites souvenir du temps passé.»

« Ha pardieu , Sire , cela ne va pas bien , dit M. de Roquelaure, car il est temps, au moins selon mon opinion,

a ne notre sœur Catelon commence à goûter les douceurs e cette vie et ne crois pas que dorénavant elle en puisse mourir par trop grande jeunesse; mais, Sire, dites-moi un peu, je vous prie, que dit ce bel évêque pour ses raisons; car il en est quelquefois aussi mal garni que je saurais être , et m'en vais le trouver, si vous l'avez agréable pour lui apprendre son devoir. »

152 iii'îToinE nr; i,a réformation français::.

Ei s'en étant allé de ce pas en son logis , il lui dit en entrant rlasis la chambre: «Hé quoi, que veut dire ceci, rfion archevêque , l'on m'a dit que vous faites le fat; mais, ardicu, je ne le soud'rirai pas; car il irait trop de mon onneur, puisque chacun dit que je vous gouverne. Ne savez-vous pas bien qu'à votre prière je me rendis votre caution vers le roi lorsque je lui parlai pour vous faire avoir l'archevêché de Rouen Or, ne me faites pas trouver menteur en vous opiniàtrant ainsi à faire la bête; cela serait bon entre vous et moi qui nous sommes vus quelquefois ensemble les dés à la main ; mais il s'en faut bien garder lorsqu'il y va du service du maître et de ses absolus commandements. »

« Hé , vrai Dieu, que voulez-vous que je fasse? dit M. de Rouen; quoi! que je me fasse moquer de moi et reprocher, par tous les autres prélats , une action où chacun dit qu'il y va grandement de la conscience, ni ayant aucun evêque auquel le roi n'en ait parlé et qui ne l'en ait aussitôt refusé? »

«Ho, morbleu, ne le prenez pas là, dit M. de Roquelaure, car vous et eux sont bien diverses; car ces gens s'alambiquent tellement le cerveau après le grec et le latin , qu'ils en deviennent tous fous; et puis, vous êtes frère du roi, obligé de faire tout ce qu'il commandera, sans opposition, ne vous ayant pas choisi, ni fait archevêque pour le sermoner, ni lui apprendre ou alléguer les canons; mais pour lui obéir en toutes choses où il ira de son service, que si vous faites plus le fat et l'acariâtre, je manderai à Jeaneton de Gondom, à Bernarde l'Éveillée et à Alaistre Julien; m'entendez-vous bien? et, partant, ne vous le faites pas dire deux fois, puisque rien ne vous doit être si cher que les bonnes grâces du roi, lesquelles, à mes sollicitations, vous ont plus valu que tout le latin et le grec des autres. Pardieu, c'est bien à vous à faire parler des saints canons où vous n'entendez que le haut allemand. »

«Vous ne serez jamais las de gausser en parlant à moi , dit M. de Rouen; cela était bon en mes jeunes ans el cii des choses de néant; mais eu choses si sérieuses comme celle-ci où il y va de mon salut, il faut parler de sens rassis et sans se moquer, car quoique j'estime l'honneur des

Page 1