‹ Histoire de la réformation française (volume 2)Chapitre 126 sur 235 · LIVRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE XXV

après son échec de Fontainebleau. Trop humble pour se préoccuper de sa propre gloire, il ne pensait qu'à l'affront que les Églises réformées avaient reçu dans sa personne. Il était inconsolable. «Ne vous désolez pas, lui dit Charlotte Arbaleste, sa hdèle compagne, si Dieu est pour nous, qui sera contre nous?» Et la pieuse femme, frêle, délicate, à peine relevée de maladie, mais forte de cœur, ranima le courage de son noble époux. «Elle courut de tous côtés, en toutes les librairies de ses amis pour procurer à son mari les livres dont il avait besoin pour présenter sa défense. » Elle pria Du Moulin de faire , pendant la maladie de Mornay, le récit de ce qui s'était passé à Fontainebleau; elle se multiplia, et, grâce à ses soins et à sa force d'âme, Duplessis put reprendre sa polémique avec Du Perron et reporter sa cause devant le tribunal de l'opinion publique.

Au milieu des scènes humiliantes que nous offre l'histoire de ces temps agités , on considère avec un vif intéi'èt ces deux époux qui , sous le toit domestique , nous présentent l'un des plus beaux modèles du ménage chrétien. La religion qui a pu former un Duplessis et une Charlotte Arbaleste serait-elle réprouvée de Dieu? L'arbre qui a porté de si beaux fruits aurait-il une sève mauvaise?

Charlotte Arbaleste s'associa constamment aux joies et aux peines de Mornay. Sa vie se passa entre ses devoirs d'épouse et ses occupations de mère; elle ne rechercha pas le rôle disgracieux de la femme politique; sa seule ambition fut de se perdre dans la gloire de son illustre époux, et son bonheur de lui adoucir les rudes et âpres sentiers de la vie. — Elle se consacra à cette dernière tâche avec un dévouement qui ne se démentit jamais. Sa piété fut vivante, et quand nous parcourons les mémoires qu'elle nous a laissés, nous comprenons tout ce qu'il y avait, dans ce cœur de femme, de force, de poésie, de douceur; « moins instruite , moins brillante , moins riche de savoir et d'esprit, dit M. Guizot, que Mistress Hutchinson, Madame de Mornay avait le sens plus droit et le cœur plus simple : pas la moindre teinte de romanesque dans ses sentiments et dans ses désirs, pas la moindre complaisance vaniteuse quand elle parle soit d'elle-même, soit de ce qui k touche ; loin de rien amplifier, de rien étaler « elle

montre toujours moins qu'elle ne pourrait; elle dit moins qu'elle ne sent. Les événements les plus considérables, quand elle les raconte; les sentiments les plus puissants, quand elle les exprime, se présentent bous une lorme contenue, exempts ae tout agrandissement, de tout ornement factice ou prémédité. C'est la vérité pure, réduite à son expression la plus simple, et racontée, en passant, dans la mesure de la stricte nécessité pour l'information ou l'édification du fils à qui elle adresse son récit, sans mélange d'aucun autre dessein, sans aucun mouvement ni retour personnel. C'était une femme aussi passionnée que grave , qui suivit son mari dans tous les périls , prit part i tous ses travaux, vécut pour lui seul, reçut de lui toutes ses joies et mourut de douleur de la mort de leur fils. »'

Ce fils, dont parle l'illustre historien, était l'espérance de son père et l'orgueil de sa mère. A vingt-six ans, il trouva la mort au siège de Gueldre. En apprenant celte fatale nouvelle, Mornay s'écria douloureusement: «Je n'ai plus de fils, je n'ai donc plus de femme!»

Madame Duplessis-Mornay, qui depuis longtemps avait commencé ses mémoires pour l'instruction de cet enfant chéri, ploya comme un frêle roseau sous le coup; elle ajouta cependant un chapitre au livre qui devait en avoir plusieurs encore. Dans ce chapitre elle raconîe la mort de son fils; chaque mot est trempé d'une larme; on sent, en le lisant, que le trait qui l'a frappée l'a atteinte à la source même de la vie. En elle il y a deux êtres : l'un qui a soif du ciel pour y revoir l'enfant que la mort lui a ravi; l'autre qui veut demeurer sur la terre, parce qu'elle sent qu'elle y laissera un époux qu'elle aime plus que la vie. «Est-il raisonnable, dit-elle, que ce mien livre finisse par lui, qui ne fut entrepris que pour lui décrire notre pérégrination en cette vie; et puisqu'il a plu à Dieu, il a eu plutôt et plus doucement fini la sienne ; aussi bien si je ne craignais l'affliction de M. Duplessis, il m'ennuierait extrêmement de lui survivre.»

Mornay oublia sa douleur pour ne penser qu'à celle de sa chère compagne; il pleura avec elle, s'efforça de la

1. Études biographiques sur la révolution d'Angleterre, Paris 1851. — Mistress Hutchinson, 1620-1669, p. 251-254.

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