LIVRE XXV
consoler et lui écrivit les lettres les plus tendres ; tout fut inutile. A dater de ce moment, sa vie ne fut plus qu'une lente et douloureuse agonie. Femme chrétienne, elle n'avait pas attendu la onzième heure pour se préparer à aller à la rencontre de son Dieu. Depuis longtemps elle était prête; les temps orageux dans lesquels elle avait vécu lui avaient fait envisager la vie par son côté austère et sérieux. En 1583, quand son fils n'était encore qu'un enfant, elle traçait dans le silence de son cabinet l'écrit dans lequel elle consignait ses dernières volontés. «Nous savons, dit -elle, que notre vie est fragile, qu'il n'y a rien de plus certain que la mort, et rien de plus incertain que l'heure; nous savons aussi que notre félicité est de servir à Dieu et à notre prochain; que nous devons chercher tous moyens d'instruire notre postérité en la crainte et la connaissance de Dieu, tant par admiration que par bons exemples.»
Elle ne faillit pas à la tâche, la noble femme; et quand l'heure du délogement sonna, elle put dire avec l'apôtre : «J'ai combattu îe bon combat, j'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi; la couronne de justice m'est réservée.»
Mornay veilla jour et nuit près de son chevet; fidèle à la promesse qu'il lui avait faite de l'avertir au moment suprême, il s'acquitta de ce pieux devoir en époux qui pleure, en chrétien qui prie. Au baiser qu'il lui donna, et avant même qu'il eut ouvert la bouche, Charlotte comprit; elle leva ses regards doux et brillants sur lui: «Après la connaissance, lui dit-elle, de mon salut en Jésus-Christ, je n'ai tant remercié Dieu que de m'avoir donné à vous ; que la tristesse de ma mort ne vous rende pas moins utile à l'Église; que Dieu, de plus en plus, veuille vous bénir. Pour moi, je m'en vais à lui, sachant que rien ne pourra me séparer de l'amour que Dieu m'a porté en son Fils. Je sais que mon Rédempteur est vivant; par sa grâce j'ai part à sa victoire. »
Jamais elle n'avait possédé plus complètement la lucidité de son esprit, et jamais plus vivement elle n'avait joui de la plénitude de cette foi «qui est une représentation des choses qu'on espère et une manifestation de celles qu'on ne voit point. »
Flamme vive et brillante, mais près de s'éteindre, la mourante s'occupa de ses filles qui étaient absentes ; elle
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indiqua le moyen de leur faire savoir, la nouvelle de sa mort; elle eut une parole d'affection et une recommandation pour tous ceux qui l'avaient servie.
Le moment suprême avançait à grands pas; elle le pressentit à la difficulté qu'elle avait d'entendre; elle demanda qu'on parlât plus haut et pria le pasteur Bouchereau «de lui ramentevoir, approchant sa fin, ces dernières paroles d>5 notre Seigneur en croix : Père, je remets mon âme entre tes mains. » — «Mais, ajoute le pieux et fidèle narrateur, il n'en fut pas besoin, car elle s'en souvint d'ellemême, et les prononça fermement tendant à sa délivrance toujours avec saintes paroles, tant qu'elle put parler; elle finit en sanglotant à Jésus jusqu'au dernier soupir, et ainsi rendit l'âme à Dieu. »
La douleur de Mornay ne fut pas bruyante; il était trop affligé pour répandre au dehors les douleurs de son âme; Dieu seul fut son consolateur. L'amitié, la sympathie sont des baumes précieux pour nos peines ; mais il est des vides que Dieu seul peut combler par sa grâce; celui que la mort de Charlotte avait creusé dans son cœur était de ce nombre.
La dépouille mortelle de madame Duplessis fut placée dans le mausolée qu'elle avait fait élever à son fils. La mère et l'enfant, en attendant la bienheureuse résurrection, reposent à côté l'un de l'autre; et de ces tombeaux, que le temps n'a pu fermer, sort un parfum d'espérance et de vie.'
La fameuse conférence de Fontainebleau aida Du Perron à obtenir le chapeau de cardinal qu'il ambitionnait. Ce fut le seul fruit que les catholiques en retirèrent, après avoir cru au triomphe de leur cause. Les protestants n'étaient pas moins confiants ; un grand nombre d'entre eux croyaient que lorsque la crainte des supplices n'arrêterait plus les catholiques, ils abandonneraient en masse leur Église; mais le beau temps des conversions était passé. Des guerres sanglantes avaient engendré des haines , sur lesquelles
1. Ilaag-, Fiance protestante. — Ad. SchelTcr. Bulletin de l'Hist du protest. franc., annpe p. 649 et suiv.