LIVRE XXII
Placé en face de ces deux avenues, Henri IV prit la seconde, elle lui parut plus courte et plus facile. A l'extrémité, son œil apercevait une couronne, tandis que dans la première , il n'entrevoyait que la répétition d'une vie passée dans des combats journaliers et dans une gloire stérile. Tout donc le poussait vers l'abjuration; tout, excepté ce qui devant Dieu et devant les hommes, la rend honorable; car jamais son esprit ne fut plus éloigné de la foi romaine, qu'il ne l'était au moment de l'embrasser. Mauvais protestant, il eût été plus mauvais catholique encore; il n'aimait pas la morale austère des huguenots, et se riait des pratiques catholiques: son esprit critique, fin et délié, semait habilement le sarcasme; et la moquerie, sur ses lèvres, se formulait souvent en bons mots qui sont restés ; son bon sens qui lui faisait rarement défaut, quand les passions se taisaient chez lui , lui faisait discerner admirablement les côtés vrais des choses; l'histoire suivante en est une preuve.
Pendant les conférences de Surênes, l'évêque de Lyon dit à M. de Bourges, qu'il avait une plainte à lui faire, ainsi qu'à tous les ecclésiastiques de son parti, contre un nommé Chauveau qui, au grand scandale de tous les zélés catholiques, prêchait l'hérésie. Or, ce Chauveau, ancien curé de Saint-Gervais, à Paris , homme de mœurs irréprochables, bon, charitable , généreux, se disait bon catholique, et ne voulait être ni ligueur ni huguenot. Sa parole piquante et originale attirait autour de sa chaire de nombreux auditeurs , qui aimaient l'entendre prêcher contre les abus de leur église; or, voici (nous citons L'Estoile) une bonne partie des abus contre lesquels le curé s'élevait, tant er\ public qu'en particulier :
« La vénération des images contre l'exprès commandement et défense de Dieu, disant souvent au peuple qu'il regardât , et qu'on lui avait été et retranché le second commandement : Taillées ne te feras images, etc., etc.
« Les ornements qu'on donnait aux saints et saintes des églises qui n'étaient que bois et pierres mortes: et cependant , on laissait là les pierres vives , qui étaient les
pauvres, vrais membres du fils de Dieu, mourir de faim et de froid.
«Contre les bâtonneries et confréries : qui était une pure idolàtrerie, ressentant les bacchanales du paganisme ancien.
«Contre le Salveregina, lequel, quand il entendait chanter, se levait ordinairement, au lieu de se mettre à genoux; disant que cet honneur appartenait à un seul, Jésus-Christ, et non à la Vierge; pour ce qu'il était le roi des rois et le Dieu des miséricordes, et que quand on ouirait chanter Ave rex ou Salve rex, ahrs il se prosternerait à genoux, mais non pas pour Salve regina; sachant que la Vierge ne demandait point cet honneur qui appartenait à Dieu seul, et que par là on la déshonorait, au lieu de l'honorer.
«Contre les chandelles, barbotages, chapelets, pèlerinages, darpons, heures des femmes en latin; défense trèsméchante et pernicieuse, que quelques faux prélats et docteurs de l'antéchrist faisaient au peuple , de lire la Sainte-Écriture , comme s'il n'eût été capable d'entendre son salut.
«Surtout déclamait contre la souveraineté temporelle du pape et sa primauté , et l'usurpation du droit qu il prétendait avoir sur les rois et princes de la chrétienté; ne l'honorant d'autre titre, que de l'antéchrist, ayant pris son siège au temple de Dieu. »
Les attaques de Chauveau contre les abus régnants de son église, lui attirèrent beaucoup d'ennemis qui voulurent l'empêcher de prêcher. Henri IV, auquel on l'avait dénoncé, le fit venir dans sa chambre, et lui dit à l'oreille: «Il y en a qui veulent vous empêcher de prêcher; mais, moi, je veux vous faire évêque : continuez»."