‹ Histoire de la réformation française (volume 2)Chapitre 193 sur 235 · UVRE XXVII · texte numérisé non relu

UVRE XXVII

Un deuil domestique inattendu, vint affliger le roi au milieu des préoccupations que lui donnaient les exigences des partis. La duchesse de Bar, sa sœur, mourut. Cette princesse demeura fidèle à la foi de son illustre mère; toutes les tentatives pour l'amener à une abjuration, échouèrent devant une conviction qui reposait sur le double fondement de la parole sainte et d'une conscience droite. Pour complaire à son mari, elle consentit cependant à écouter les arguments des docteurs catholiques. Son ministre, Dumoulin, la soutint dans ses luttes pénibles qui l'affligeaient et faisaient craindre aux protestants qu'elle n'imitât son frère. Plusieurs fois on fit courir le bruit qu'elle était allée à la messe. «Je ne pense pas y aile:-, écrivait-elle à Mornay, jusqu'à ce que vous soyez devenu pape.» Dans une "lettre à Théodore de Bèze, elle disait : «Quant à ma conscience, elle est toujours semblable, faisant profession de la même religion, en laquelle j'ai été nourrie dès le berceau, si ce n'est avec la même liberté que je faisais à Paris, pour le moins est-ce avec la résolution toute pareille d'y vivre et mourir, moyennant la grâce de Dieu , ce que je vous prie de croire, et en assurer les gens de bien.»'

Sa fermeté faisait la désolation et l'admiration de sa nouvelle famille. «Je suis, disait-elle dans la même lettre, la plus contente et la plus heureuse du monde, de vivre parmi des princes qui m'honorent extrêmement, quelque constance qu'ils voient en moi de persévérer en la religion. En quoi je vous prie m'assister de vos saintes prières, comme de ma part je supplie le créateur qu'il vous donne sainte et longue vie.»

«Madame, lui répondit le réformateur. Votre Excellence me fera cet honneur de croire, s'il lui plaît, que selon mes devoirs, je la porte en continuelle souvenance devant la face du Seigneur, notre bon Dieu et père, lui rendant grâces de ce qu'il lui plaît faire cette faveur à la France, ou plustôt à toute la vraie Église catholique et

1 . Bulletin de la société de l'Histoire du protest, franc. , année 1853, p. 149.

près et loin , de voir en votre personne, un si remarquable exemple de piété, témoignée d'un si vrai zèle de sa gloire, avec toute occasion d'espérer qu'il parachèvera son œuvre si heureusement commencée et avancée en vous.»

Théodore de Bèze était pour Catherine l'idéal du chrétien; elle admirait en lui une piété ferme sans rudesse, douce sans mysticisme , compatissante sans faiblesse ; il était pour elle un père, un ami, un guide. Ces deux nobles cœurs étaient dignes de se comprendre; ils avaient trouvé au pied de la croix le secret de cette aimable fraternité chrétienne qui, sans confondre les rangs, unit les cœurs dans un même amour , et devient pour le disciple de Jésus-Christ une des sources de ses plus pures jouissances. Rien n'est plus touchant que la lecture des lettres échangées entre le réformateur et la sœur de Henri IV. Dans l'une de ces lettres, Catherine, en lui envoyant quelquesunes de ses poésies, lui dit: «Parmi mes douleurs je m'ébats quelquefois à parler à Dieu avec ma plume, non en vers si bien faits comme ceux qui font profession de longue main de bien écrire, mais chrétiennement pour ma consolation , comme vous verrez par ceux que je vous envoyé, pour en être juge et modérateur de ce qui peut s'y trouver à redire, vous priant de toute mon affection d'y passer librement la plume et me tesmoigner en cela ce que j'espère de votre bonne amitié, et croire qu'en tout autre endroit je vous rendrai preuve de la mienne, avec autant de volonté que j'en ai à prier Dieu qu'il veuille, Monsieur de Bèze, vous maintenir sous sa sainte garde.»'

Au nombre des pièces de vers que la princesse envoyait au réformateur se trouvait la suivante :

Pardonne-moi, Seigneur tout saint, tout débonnaire, Si j'ai par trop cédé à de mondains appâts. Hélas ! j'ai fait le mal, lequel je ne veux pas, Et ne fais pas le bien que je désire faire.

Mon esprit trop bouillant, guidé par ma jeunesse.

S'est laissé emporter après la vanité,

Au lieu de s'élever vers la divinité.

Et admirer les faits de ta grande sagesse.

1. Lettre datée de Fontambre (26 janvier 1598). — Bulletin de la société de l'Histoire du protest, franc., année 1853, p. 142.

trV'RE XXVII.

Ma langue, qui devait publier ta puissance El l'honneur que de toi je reçois tous les jours. Est bègue quand il faut entrer en ces discours. Et prompte et babillarde après la médisance.

Mon oreille, Seigneur, n'est-elle pas coupable, Qui devait écouter ta sainte vérité Et y preudi'e plaisir, tant ingrate a été. Tarde à ouïr ta loi, et ouverte à la fable.

Que dirai-je, mon Dieu, de mes yeux inJQdèles, ' Qui, au lieu de jeter leur regard dans les cieux, D"où leur vient leur salut, aveuglés aiment mieux Les arrêter ici sur des beautés mortelles ?

Mes maiDs ne font pas mieux s'amusant à écrire, Au lieu de ta louange un discours inventé, Lorsques jointes devaient prier la magesté D'approcher la pitié et reculer ton ire.

Alors qu'il faut aller écouter ta parole , Mes pieds sont engourdis et vont le petit pas ; Mais s'il faut aller voir quelques mondains esbats, Au heu de cheminer, il semble que je vole.

Mon cœur est endormi en sa vaine pensée. Et ne médite pas aux biens que tu lui fais, n les met en oubU; mais où sont les parfaits De qui ta Magesté n'ait été ofTensée ?

Mais, reçois moi Seigneur d'un oeil doux et propice, Puisque je reconnais mes péchés devant toi. Regarde à ton cher fils, sacrifié pour moi, Qui, prenant mes péchés, me vêt de sa justice.'

Ces vers simples et touchants rappellent les beaux cantiques que David commençait avec un cri de désespoir et qu'il terminait avec un chant d'espérance. Comme un roseau, la princesse ployait; mais comme la branche, elle se relevait toujours. Ame tendre, cœur aimant, elle trouvait ses joies les plus pures dans le creuset de ses plus violentes douleurs.

Un moment elle crut à l'amour de son mari , qu'elle aimait passionnément; c'était après son retour de Rome.

1. Voir l'intéressant article, que M. Jules Bonnet a inséré dans le Bulletin de la société de l'Histoire du protestant, franc. , année 1840. — Cet article est intitulé ; Lettres et poésies de Catherine de Kavarre, duchesse de Bar.

«J'ai tant importuné mon Dieu , écrivait-elle à Théodore de Bèze, qu'enfin il m'a ramené Monsieur mon mari sain et gaillard, dont je le loue et le remercie de tout mon cœur. Monsieur mon mari me promet tout bon traitement et m'assure fort en sa parole. »

Catherine se faisait illusion ; son mari ne l'aima jamais. Elle écrivit encore à son vieil ami de Genève :

«Je suis ici, Dieu merci, avec tout le repos que je saurais désirer, attendant la jouissance d'un bien que les médecins et les apparences, mais plus la bonté de Dieu, me promettent, c'est la venue d'un enfant, dont les médecins m'assurent que je suis enceinte. S'il a plu à Dieu me faire cette grâce , j'espère qu'il parachèvera. Je vous ai bien voulu mander cette nouvelle, afin que, comme l'un de mes bons amis, vous participiez à ma joie et m'aidiez de vos prières. Au demeurant, je vous prie de me recommander à vos confrères et de les assurer de mon affection envers eux et de ma résolution en la profession de la vérité. En cette volonté je finis celle-cy, priant Dieu qu'il lui plaise. Monsieur de Bèze, vous avoir en sa sainte protection et sauvegarde. » '

Cet enfant qu'elle attendait , comblait ses vœux : elle voyait en lui le lien qui désormais devait l'unir à un époux qui ne lui avait montré que de la froideur. Ce ne fut qu'une illusion causée par l'ignorance de ses médecins, qui avaient pris une tumeur pour une grossesse; elle souffrait cruellement. Son frère lui envoya son médecin André Du Laurent, qui constata de suite la nature de la maladie et voulut en entreprendre la cure. La princesse refusa. «Je ne veux pas nuire, dit-elle, à l'enfant que je porte dans mon sein.»

Elle supporta des souffrances atroces avec une admirable patience, et quitta cette terre, où elle avait tant souffert, en chrétienne qui espère et en épouse trop heureuse de mourir, si sa mort doit rendre père son époux.

Le roi regretta sa sœur ; les réformés la pleurèrent. Elle fut la dernière des grandes dames du sang royal qui appartinrent à la réforme.

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