LIVRE XLVIII
l'Église romaine qui sont un peu de bonne foi et qui m'ont entendu. Ainsi je t'exhorte, ma chère femme, à vivre et à mourir dans cette sainte religion, que j'ai toujours professée et enseignée; sois assurée que c'est là la véritable, qui conduit au salut; aie soin d'y bien élever nos enfants, imprime-leur de bonne heure la crainte de Dieu dans le cœur et l'obéissance pour leur souverain, car c'est notre religion, que la crainte de Dieu et l'amour pour le roi.»
Il dit encore plusieurs autres choses, mais le bruit que faisaient les archers et les bourreaux qui le liaient ne permettait pas de l'entendre. Enfin ils partirent de là et on le mena à Benêt, qui est à deux lieues de Niort; il y avait un prêtre, qu'on avait aussi fait montera cheval pour l'admonester, lequel allait à côté de lui. Martin partit en priant Dieu et en chantant les louanges du Seigneur. Le prêtre faisait tout ce qu'il pouvait pour le troubler, tant qu'il lui dit qu'il s'étonnait qu'il voulût l'empêcher de prier Dieu. On ne sait quel fut son entretien pendant le chemin et lorsqu'ils furent arrivés au lieu , parce qu'il n'y avait personne de la Religion avec eux, et que ceux qui y étaient n'en ont rien dit qui soit venu à notice, sinon qu'étant arrivés à Benêt, ils ne trouvèrent personne, car tous ceux de la Religion et plusieurs des catholiques avaient abandonné cet endroit. Le bourreau eut beaucoup de peine à trouver une échelle, ce qui les arrêta longtemps en ce lieu avant de faire l'exécution. Il ne faut pas douter que ce bienheureux martyr du Seigneur n'eût encore en ce lieu plusieurs saints et salutaires entretiens, mais il n'y avait personne pour en faire le rapport. Après l'exécution , ils le laissèrent à la potence, où il fut quelques jours ; mais enfin ceux de la Religion l'enterrèrent. Voilà la fin heureuse de ce champion de Jésus-Christ. »
La mort du prédicant, loin de décourager les protestants, raviva leur zèle; les assemblées continuèrent, mais elles eurent lieu pendant la nuit ou de jour, dans des bois écartés; quelle que fût leur vigilance, elle fut déjouée par Chebron , qui fit des prisonniers, parmi lesquels deux prédicants, François Duronet et Thomas Potet ; le premier
abjura lâchement sa foi, le second mourut en héros chrétien et laissa dans le Poitou une mémoire bénie, qui s'y conserve encore. Pendant longtemps les protestants de cette province chantèrent son martyre dans une complainte populaire. 1
Chebron n'était pas encore content; une tète lui man-
3uait, celle du fameux prédicant Berthelot. En parlant e lui, il disait : «S'il est pris, tout sera tranquille.» Il n'oublia rien pour le découvrir. Trois mille livres furent offertes à un huguenot s'il le livrait; ce misérable accepta; mais il ne put tenir ce qu'il avait promis : Chebron se mit alors à la recherche du prédicant et parcourut tous les villages des environs de Saint-Maixent et de Lezay; quand il se croyait sur ses traces et sur le point d'atteindre sa proie , elle lui échappait , car les protestants poitevins veillaient sur la vie de leur pasteur bien-aimé et faisaient courir à dessein le bruit qu'il était passé en Angleterre. 2
A cette époque parut le trop célèbre édit de 1724, qui sema l'épouvante parmi les protestants du Poitou ; les plus hardis continuèrent néanmoins leurs assemblées, les autres envoyèrent leurs enfants aux écoles catholiques; mais un mois après ils les retirèrent, et l'émigration recommença. Un certain abbé Gould, qui était à Du Chayla ce que Chebron était à Bàville , aidait le subdélégué dans son œuvre. Témoin de la tenue des assemblées et de l'émigration, il ne savait pas contenir sa colère, et écrivait à l'intendant (28 juillet 1727) : «C'est une chose étonnante et le procédé le plus hardi dont on puisse être capable, que de faire des assemblées et vendre ses meubles et autres effets pour passer en Angleterre et en Hollande depuis la déclaration du roi3!» Gould était scandalisé de la conduite de M. de Marbœuf , curé de Pouzauges. Cet ecclésiastique mangeait et buvait avec les réformés et ne dénonçait pas deux ou trois prédicants établis à sa porte. Gould dénonça le pacifique curé à l'intendant et au procureur général.
1. Archives de la Vienne, c. 2, 32. — Bulletin de la Société du protest, franc., t. TV, p. 236. — Lièvre, t. II, p. 284-285.
2. Archives de la Vienne, c. 2, 33. — Correspondance de Chebron, Journal de son voyage, t. H, p. 286.