Archives générales du royaume, E
naissait encore les traces d'une physionomie jadis noble et belle; son regard, éteint parles larmes, attestait la profondeur de ses souffrances; «son attitude, raconte un témoin oculaire, exprimait l'affaissement, sa tête retombait de tout son poids sur sa poitrine, el ses mains pendantes annonçaient un découragement profond; sa mise négligée témoignait de son oubli des choses extérieures, toute sa personne, en un mot, prouvait qu'il ne se comptait plus parmi les vivants : aussi quelques personnes charitables avaient-elles bien voulu pourvoir à son existence.»
Cet infortuné était poursuivi , jusque dans son sommeil, par le regard de Benezet; il croyait, voir le martyr debout sur son échafaud, lui reprochant sa lâcheté, alors il éclatait en sanglots , et s'écriait : « Je suis perdu ! je suis perdu !» C'est en vain que le pasteur Châtelain le recevait fraternellement dans sa maison, et lui répétait, chaque fois, que Dieu ne refuse pas son pardon aux pécheurs repentants ; mais il ne voyait que l'abîme de misères dans lequel il était tombé; les miséricordes divines lui étaient voilées.
Un jour il demanda au pasteur Châtelain la permission de remonter une seule et dernière fois dans cette chaire de vérité d'où son apostasie, l'avait fait descendre. Celui-ci consulta les anciens de l'Église, qui décidèrent que la demande pouvait lui être accordée pourvu qu'il ne prêchât pas dans une église.
Pour la première fois, depuis trente ans, un rayon de contentement vint éclairer la physionomie morne et sombre du pauvre exilé. Le soir du jour où devait avoir lieu la prédication, une foule immense et recueillie était, avant l'heure, réunie autour de la chaire; elle sentait qu'elle ne venait pas entendre un orateur ordinaire; elle connaissait l'homme dont la voix était demeurée muette pendant de si longues années, elle le plaignait et l'aimait comme on aime les malheureux; elle savait qu'il n'avait pas demandé cette faveur pour parader dans la chaire comme un pharisien, mais pour y confesser publiquement sa faute, comme un péager. Molines en gravit lentement, gravement les degrés et prit pour texte le repentir de Pierre; son discours, sans apprêt oratoire, fut admirable de fonds et de forme. Ses auditeurs, bien des années après l'avoir entendu, en étaient encore impressionnés et en
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parlaient comme d'un des plus beaux et des plus touchants qu'ils eussent entendus.
Molines descendit de chaire pardonné de Dieu et des hommes, et de lui on pouvait dire: «Que l'homme ne tienne pas pour souillé ce que Dieu a purifié.» Le cœur de l'infortuné s'était dilaté dans cette confession publique et solennelle qu'il avait faite de son apostasie, et après avoir souffert pendant si longtemps les douleurs indicibles d'un pécheur qui se croit perdu, il avait ouvert son cœur, non à la certitude, mais à l'espérance du salut; et lorsque, peu d'années après, couché sur son lit de mort, le pasteur Châtelain lui dit: «Crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé, car là où le péché a abondé la grâce a surabondé par-dessus», il crut aux promesses. Sa figure s'illumina d'une sainte joie et il s'endormit dans le sein de son Sauveur, après avoir subi, pendant trente ans, le plus terrible des martyres, celui d'une conscience bourrelée par le remords. Ceux de ses collègues qui, depuis la révocation de l'édit de Nantes, l'avaient imité dans sa chute, ne l'imitèrent pas tous dans son relèvement, ils moururent dans leur impénitence. Dans les papiers d'Antoine Court, nous avons trouvé, sur une feuille volante, leurs noms écrits de sa propre main ; nous la transcrivons ici afin que les apostats aient leur pilori à côté des bûchers des martyrs.1
Pierre Reboul, pasteur à Boffres.
Durand, pasteur de la Bâtie de Crussol. Il avait dit: «Si j'abandonne la vérité, croyez que je vous l'ai annoncée.» 4-00 livres de pension furent le prix de son apostasie.
Audohier de Chalancon trahit son Dieu, un autre Mcissonnier, insulta à sa foi: «J'ai prêché, dit-il, des mensonges. »
Dervieux de Saint-Hippolyte.
Pontier d'Alais.
Bastide d'Alais.
Les deux frères Dumas.
La Coste de Saint-Jean.
Bertrand, ministre du Dauphiné.
1. Cette liste comprend tous les ministres apostats depuis la révocation de l'édit de Nantes jusqu'au moment où Antoine Court la dressait; en le faisant, il traça l'une des pages les plus tristes du protestantisme français.
Carier d'Orange.
Vigne, ministre à Grenoble.
Faure à Labaume-Cornillane.
Faisane, ministre, Spenel, Vircheny en Dauphiné. Galibert et Claris, ministres à Die.
MM. de la Boissonade et de Conducher, ministres à Milhau.
Ducros père et fils, ministres à Saint-Germain en Cocuas. Rey d'Uzès.
Thomas à Saint-Jean de Marvejols (pasteur).
Montmar, ministre dans les Cévennes.
Pistou de Saint-Hippolyte.
Julien, ministre à Saint-Jean de Breuil.
Huguenin, ministre à Sumène.
Herbut, ministre à Mazères.
La Roque Boyer, de Pierre-Ségade.
Cheyron de Nîmes.
Paulhan, idem.
Boissière de Bernis.
Paul de Saint-Geniez.
Sabatier.
Les deux Reys, Blanc des Cévennes.
Sauvage de Mialet.
Mole, seigneur de Pierredon.
Meissonnier de Saint-Sauveur.
Valette.
Reboulet.
Desguis à Vais.
Grimodet.'
Les protestants étaient plus humiliés de la lâcheté d'un pasteur qui reniait sa foi, qu'ils n'étaient affligés de la mort héroïque d'un Roger ou d'un Desubas; plusieurs fois ils durent se croire à la veille de se voir privés de conducteurs; mais Dieu, qui ne voulait pas les éprouver au delà
1. Recueil et Mémoires, T. R., n° 17. — Nous avons copié textuellement : comme la plupart de ces apostats sont des inconnus, nous pourrions bien n'avoir pas bien déchiffré quelques-uns de leurs noms.