LIVRE XLIX
vous devez le garder. Une couronne vous est posée sur la tête, vous ne devez jamais souffrir qu'on vous la ravisse.»
On trouverait difficilement, dit un historien moderne, le mérite de ce passage, à la fois âpre et touchant, auquel les circonstances du temps et de l'action devaient ajouter un si puissant effet. En l'appréciant, il ne faut pas oublier combien peu ils avaient d'occasions propices pour acquérir la science et le beau langage de France, ces hommes du désert qui puisaient toute leur éducation dans deux ou trois années de séjour à un séminaire suisse, et qui revenaient ensuite pour se charger journellement des plus périlleux devoirs. Leur vie inquiète, toujours proscrite, toujours menacée, ne devait guère admettre de place pour le soin littéraire. On a vu plusieurs exemples que les livres de leur communion furent souvent incendiés par les édits persécuteurs. Ils n'avaient, en la patrie qui les repoussait, ni collèges ni bibliothèques. Lorsque Pierre Peyrol prononça cette simple harangue, dans quelque lieu écarté de sa province du Vivarais, au milieu des courses des troupes et devant le jeune frère du martyr Louis Ranc, il y avait seulement dix ans que l'évêque de Clermont ne charmait plus Paris et la cour par les effets de son éloquence pathétique. Mais Massillon était évêque académicien, prédicateur du roi; il occupait la chaire de Notre-Dame, ou de Versailles ou de l'Oratoire de Paris; on conçoit quelles ressources et quels encouragements ce grand orateur dut puiser dans ces cercles d'un goût si délicat où la majesté des souvenirs de Louis XIV commençait à se mêler à la philosophie d'un temps plus heureux. Mais les pasteurs du désert, obscurs, poursuivis, inconnus, n'avaient pour applaudissements que la grandeur de leur tâche , et que les larmes des malheureux qui les suivaient. Sous ce rapport il y eut autant, et peut-être plus de majesté dans le temple ouvert à tous les orages où prêchait Pierre Peyrot, que dans les parvis somptueux du petit carême ; plus encore peut-être que Massillon, le pasteur du désert aurait eu le droit de douter que Louis XIV fût mis au nombre des élus. En un mot, avant de juger l'éloquence protestante de cette
époque, il faut songer que les pasteurs du désert menaient une vie très-agitée, qui n'était guère compatible avec la perfection du langage, ni avec la grâce de l'expression; mais ils firent dominer dans leur style les qualités de leur vie : la foi et la force.1
Quand Peyrot eut achevé son discours, il descendit de chaire, et, assisté de quelques-uns de ses collègues, il imposa les mains aux deux candidats en demandant à Dieu de leur donner une abondante mesure de son esprit, pendant que les assistants faisaient monter au ciel leurs prières * pour qu'elles en descendissent en rosée de bénédiction sur ces deux jeunes serviteurs, dont l'un allait remplacer Benezet et l'autre Corteis.
L'intrépide Corteis avait vieilli au service des Églises , et leur avait fait non sans douleur, mais sans murmure, le sacrifice de ses plus chères affections de famille. Pendant son long et périlleux apostolat il ne montra jamais ni faiblesse, ni impatience, ni découragement; sa place était partout où il y avait une consolation à offrir, un danger à courir, une nouvelle preuve de dévouement à donner. Mais ce que les privations inséparables d'une vie errante et les dangers journaliers qui y étaient attachés, n'avaient pu faire, l'âge et les infirmités corporelles le firent; le vieillard sentit, un jour, son instrument de travail lui échapper des mains , ce jour-là il se crut libre à l'égard des Eglises et demanda après trente-sept ans de pastorat la permission d'aller prendre un peu de repos dans le Wurtemberg où sa femme s'était réfugiée depuis 1719; le synode lui délivra ce beau certificat: «L'assemblée, édifiée de plus en plus de la doctrine de Pierre Corteis, de son zèle infatigable et de la sainteté de ses mœurs, après lui avoir témoigné le vif regret de se voir à la veille d'être privée d'un si digne pasteur, lui accorde sa juste demande avec d'autant plus de raison, qu'il a été exposé, et l'est encore, à la plus violente persécution, et aux périls les plus imminents de la part des ennemis de la vérité; car, outre les dangers ordinaires annexés au ministère sous la