LIVRE Ll
diter que dans un pays où l'on ignore absolument la forme et l'objet de notre culte. Ni le roi, ni le ministre, ni le Parlement n'ajouteront point foi à ce bruit, répandu par ceux qui devraient l'étouffer. En effet, la délibération qu'on prête à ces religionnaires assemblés, répugne à leur principe fondamental, qui consiste à reconnaître l'Écriture sainte comme unique règle de la foi et des mœurs , cette Écriture sainte, où l'on n'apprend assurément ni à commettre, ni à délibérer le parricide. Quelle est l'Église qui soutient le plus fortement que la foi est un pur don de Dieu, que la conscience relève de lui seul, qu'on ne peut croire d'après autrui, qu'une foi aveugle est une foi morte, que tous les actes de piété doivent être volontaires? C'est la nôtre. Quelle est celle qui a le plus de support pour les hérétiques, qui pousse le plus loin la tolérance civile, qui prétend qu'on ne doit combattre les erreurs qu'avec le glaive de l'esprit, c'est-à-dire la parole de Dieu? C'est encore la nôtre.
« Comment ce dogme secret a-t-il été découvert si tard? Comment, parmi tant de ministres et d'anciens qui sont sortis du milieu de nous, ne s'en est-il trouvé un seul qui l'ait révélé ! S'il lui est commun avec toutes les Églises évangéliques , comment tant d'églises répandues sur la surface de la terre n'ont-elles pas encore fourni la moindre preuve à nos adversaires ? Pourquoi, dans les pays où nous sommes les maîtres, nos enfants, nos frères se séparentils de notre communion avec autant de sûreté et de liberté que dans les pays où nous sommes opprimés? Par quelle nonchalance les magistrats tolèrent-ils un tel attentat contre leur autorité ? Par quelle inconséquence les pasteurs étrangers prêchent-ils sans cesse une doctrine contraire au dogme secret? Il faudrait la vie de plusieurs hommes pour rassembler tous les passages de nos prédicateurs et de nos théologiens défavorables au zèle persécuteur
« Dans six mois d'ici, quand les passions seront dans le silence, quand les esprits ne seront plus échauffés par des bruits populaires, quand le Parlement, sur qui toute l'Europe a les yeux ouverts, aura prononcé, on rougira d'avoir opposé un fanatisme réel à un fanatisme imaginaire. »
Rabaut envoya son mémoire au procureur général de Bon-Repos. Ce magistrat, irrité de l'audace du proscrit, dénonça son écrit au comte de Saint-Florentin afin de le faire ^condamner comme séditieux et attentatoire aux droits de l'État; le pasteur du désert présenta au procureur général et au ministre sa défense écrite en termes fermes, mais respectueux. La cour de Toulouse n'en condamna pas moins son mémoire à être lacéré et brûlé au bas du perron du palais par l'exécuteur de la haute justice.
L'arrêt reçut son exécution et l'ordre de rechercher les auteurs1 et les distributeurs du mémoire jeta l'alarme au milieu des protestants du Languedoc, qui craignirent pour la vie de leur bien-aimé pasteur. Genève, Lausanne, Altona lui offrirent un asile et des moyens d'existence. Il refusa leurs offres honorables. Il sentait que sa place était au milieu de ses frères; ce n'était pas au plus fort de la bataille qu'il pouvait avoir l'idée d'abandonner le poste glorieux et périlleux que son Maître lui avait assigné ; revenons à Galas.
Le procès qui s'instruisait contre lui, n'avait lieu que pour la forme, il était condamné à l'avance; un miracle seul eût pu le sauver des mains de ses juges qui, cependant, n'étaient pas unanimes sur sa culpabilité. Après dix grandes séances, sept d'entre eux se prononcèrent pour la mort, trois pour la torture seulement, sauf à voter plus tard la mort s'il y avait lieu; deux demandèrent que l'on vérifiât avant tout s'il était possible que Marc-Antoine se fût pendu entre les deux battants de la porte avec le billot et la corde déposés au greffe; un seul se prononça pour l'acquittement. 5
Les sept voix qui s'étaient prononcées pour la mort n'étaient pas suffisantes pour entraîner la peine capitale; celle d'un conseiller, de M. Bojal , qu'on croyait favorable aux Calas, fit pencher la balance et rendit l'arrêt fatal exécutoire; il devait être précédé du tourment de la torture.