‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 189 sur 263 · LIVRE U · texte numérisé non relu

LIVRE U

Le bourreau conduisit Calns dans la chambre de la question, où les capitouls l'attendaient assistés de Me Labat, assesseur : «Vous n'avez, dit celui-ci au vieillard, que peu d'heures à vivre et que des tourments à souffrir, déclareznous , sans rien nous cacher, vos crimes et vos complices. »

Calas leva la main devant un tableau qui représentait la passion du Christ et dit: «Je jure de dire la vérité.»

L'exécuteur assit le patient sur la sellette, enfonça le premier bouton et sortit, avec ses valets, sur un signe que lui fit Me Labat. L'interrogatoire commença. A toutes les questions insidieuses qui lui furent faites, Calas répondit avec simplicité, et affirma que la mort de Marc-Antoine était l'effet d'un suicide, et que ni lui, ni sa femme, ni leur fils Pierre, ni La Vaisse , ni sa servante n'étaient coupables du crime dont on les accusait.

«Puisque vous ne voulez pas avouer votre crime, ni dénoncer vos complices, des tourments plus grands que ceux que vous avez soufferts, vous attendent, lui dit l'un des juges, dites-nous la vérité et nous en diminuerons la rigueur. — Je suis innocent,» leur dit Calas.

Les capitouls, voyant qu'ils ne pouvaient rien arracher de la bouche du vieillard, le remirent entre les mains du révérend père Bourges, docteur royal de l'université, et de Caldaigne, professeur de théologie, appartenant, tous deux, à l'ordre des frères prêcheurs; les deux religieux l'exhortèrent à tout avouer. «Je ne peux dire que ce que j'ai dit, » leur répondit le patient.

Le bourreau et ses aides entrèrent; ils attachèrent le condamné sur le banc pour être appliqué à la question extraordinaire et jetèrent un voile sur sa figure. Quelques moments après, le bourreau découvrit le visage du patient et y versa, en la forme ordinaire, cinq cruchées d'eau. Calas ne fit aucun aveu; cinq autres cruchées lui furent administrées. «Avouez votre crime, lui dirent les juges. — Je suis innocent,» répondit-il d'une voix étouffée. Le bourreau le détacha de son banc, et le remit entre les mains des deux dominicains, qui l'exhortèrent à se confesser et à se préparer à la mort,

«Je ne me confesserai qu'à Dieu, leur dit le vieillard; quant à mourir, je suis prêt.»

On avait épuisé toutes les formalités à son égard, il ne restait plus qu'à le mener au lieu où devait s'accomplir son assassinat judiciaire. On le fit monter sur un chariot, qui, au milieu d'un concours immense de spectateurs, le conduisit à la place Saint-George, sur laquelle un échafaud était dressé. On le fit asseoir au bas de l'échelle, et le greffier, après lui avoir lu son interrogatoire, lui demanda s'il persistait dans les réponses qu'il avait faites; il répondit : «Oui. » Sommé de nouveau de nommer ses complices, il déclara, pour la troisième fois, qu'il n'en avait pas.

Le père Bourges, à son tour, le pressa d'avouer son crime. Le vieillard, jusque-là si calme, lui dit d'un ton de reproche: «Quoi donc, mon père, vous aussi vous croyez qu'on peut tuer son fils!»

La foule était émue à la vue de cet infortuné qui se constituait le juge de ses juges en leur jetant à la face ces mots : « Je suis innocent. »

L'exécuteur aida Calas à monter sur l'échafaud, l'étendit sur un banc en forme de croix, leva sur lui une barre de fer, et frappa un premier coup. Le vieillard poussa un cri perçant, ce fut le premier et le dernier; dix nouveaux coups se succédèrent, chacun brisa un os: son corps meurtri fut attaché sur une roue, la face tournée vers le ciel. Ce supplice dura deux heures! Près du mourant se trouvait un homme qui, depuis son interrogatoire, avait les yeux arrêtés sur lui, comme un tigre sur sa proie. C'était le capitoul David, ce juge prévaricateur qui, comme Pilate avait vendu le sang innocent, attendait avec une féroce impatience que les tourments de la torture ou la vue de l'échafaud arracheraient à sa victime un aveu de son crime; cet aveu si ardemment désiré, il ne l'obtint pas, et pendant que Calas était en face de son bourreau, il était en face d'un bourreau plus terrible, sa conscience, qui avait commencé à l'étendre sur un lit de torture et lui préparait une fin lamentable en le condamnant à Laisser un nom maudit dans l'histoire. Quand il vit qu'il ne restait à Calas qu'un souffle de vie, il s'élança vers lui, et d'une voix qui fit tressaillir les assistants et dans laquelle il avait jeté tout le bouillonnement d'une rage longtemps compri-

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