‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 209 sur 263 · LIVRE LU · texte numérisé non relu

LIVRE LU

Ame dans sa vie errante et vouée au martyre, Gebelin vivait tourmenté, malheureux à Paris, souffrant de la jalousie de ses rivaux et ne sachant pas souvent la veille où il trouverait le pain du lendemain.

Si la vie d'un homme célèbre intéresse en raison des obstacles contre lesquels il lutte, celle de Gebelin offre un intérêt tout, particulier qui, tour à tour, éveille noire curiosité et excite notre compassion; nous admirons le savant, nous plaignons l'homme; car il a une âme noble, généreuse, dévouée, qui sait lutter contre l'ingratitude et l'abandon sans s'envelopper de ce froid stoïcisme qui est plus le dédaigneux oubli des maux que la constance qui les supporte. Quand le fardeau est trop lourd, il ploie; alors quelques paroles amères sortent de ses lèvres, il se plaint de l'abandon clans lequel les Églises le laissent; elles négligent de lui payer sa modeste pension et lui reprochent de ne leur rendre « que des services obscurs; » elles oublient le temps qu'il leur a consacré et qui est le pain de sa famille; mais payé ou non, l'infortuné savant n'en aime pas moins les Églises et travaille pour elles dans des écrits qui se succèdent sans interruption; il plaide leur cause avec une grande hardiesse et se présente chez tous ceux dont l'influence peut leur être utile, et quand il rentre dans sa pauvre demeure, il n'y rencontre que la misère. Écoutonsle lui-même :

« J'avais partagé avec ma sœur sans secours, il m'a fallu la soutenir ici pendant quatorze ans et pour cet effet manger mes capitaux; je ne subsiste que par mon livre et voyez ce qu'il peut me payer : chaque volume me coûte 10,000 livres de frais, déboursés pour l'imprimeur, papetier, graveurs, brocheurs, frais de copiste et d'emballage, non compris ma dépense à moi. Je n'ai pas plus de 900 souscripteurs qui à 10 fr. ne feraient que 9,000 livres, et j'en ai beaucoup de 9 à 10. Je n'ai donc pour moi que ce petit nombre de souscripteurs qui, me payant directement, me valent 12 fr., et quelques exemplaires détachés qui se vendent; mais cela ne va pas loin, puisque je n'ai pas débité 1,000 exemplaires, en tout, du quatrième volume. Il y aurait donc de quoi faire trembler les plus intrépides ; et sur ce qui me reste je suis obligé encore de déduire une forte masse en ports de lettres et en livres indispensables. Ce

n'est donc que par la plus grande économie que je puis me soutenir en me logeant à un quatrième, dans un grenier indignement, Solier m'a vu, sans meubles, sans habits, que l'absol ument indispensable; il a vu le troué que je portais Tannée dernière. S'il me croit à mon aise, il me doit donc croire sans sentiment, sans honneur, bien avare ou bien prodigue.» '

Quand, pour l'infortuné savant, la coupe d'amertume était trop pleine, il demandait à l'étude une diversion à ses maux, à la langue arabe surtout. Il apprend un jour que tous les plans qu'il avait formés pour assurer son existence à Paris sont dérangés. «Ce contre-temps, écritil à un ami, a épuisé ma constance et mon courage; des visites à nos savants les plus distingués et l'étude de la langue arabe font ma consolation dans ce revers2. » Sa constance toucha les Églises, qui, nous le disons à leur honte, ne se montrèrent jamais bien généreuses, mais ne lui retirèrent jamais leur confiance. A tous les maux qui fondaient sur lui, se joignirent aussi ceux du corps; pendant les sept dernières années de sa vie il eut à supporter les cruelles souffrances de la pierre.

Nous aimerions à trouver chez Gebelin la foi solide de son père; quoique croyant, l'atmosphère malsaine de Paris avait cependant affaibli chez lui cette séve de vie chrétienne qui nous aide à supporter nos maux et nous fait trouver le calme dans la tempête; s'il l'eût eue, se serait-il enthousiasmé du mesmérisme, et aurait-il demandé à des distractions ce que les compassions divines ont déposé aux pieds de la croix? Lui jetterons-nous la pierre? Non, nous le plaindrons et nous ne l'aimerons pas moins, car bon, aimable, dévoué , de mœurs irréprochables, il ne cessa, pendant dix-neuf ans, de porter aux Eglises un intérêt que l'oubli et l'ingratitude ne surent jamais lasser. La tombe fut donc un repos pour lui, et en y descendant le 10 mai 1784, à peine âgé de cinquante-quatre ans, il put dire comme Job : «L'homme né de femme naît pour souffrir comme l'étincelle pour voler haut. »

1. Extrait d'une lettre de Court de Gebelin à M...., Paris, 1777. — Bulletin de la société du prot. franc, t. IT, p. 578.

2. Lettres des 4 et 7 août 1766. Mss. — Ch. Coquerel, t. II, p. 492. — Haag, France protestante, art. Court de Gebelin.

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