LIVRE LU
La cause de la tolérance gagnait chaque jour du terrain, le vertueux Malesherbes préparait ses importants travaux sur le mariage des protestants, voulant, de son propre aveu, réparer envers les réformés tout le mal que leur avait fait en Languedoc M. de Bàville, son oncle; sur l'invitation du baron de Breteuil, ministre des affaires étrangères, Rulhières travaillait à ses Eclaircissements historiques sur les causes de la révocation de l'édit de Nantes, et préparait l'opinion publique à l'abolition d'une législation sauvage , indigne d'un peuple poli et éclairé. Tout donc concourait à aider Saint-Étienne dans son œuvre réparatrice; en 1786, il reçut la visite d'un jeune général déjà célèbre, le marquis de Lafayelte. En quittant l'Amérique, le gentilhomme français en avait emporté des idées de tolérance, et son illustre ami, Washington, l'avait prié de s'occuper, à son retour dans son pays, des malheureux protestants. Lafayette entendit prêcher Saint-Élienne au désert et fut vivement impressionné à la vue de ces hommes qui, soutenus parleur foi, luttaient depuis de si longues années contre le despotisme; il promit son appui au pasteur et l'engagea à aller a Paris pour y plaider la cause de ses coreligionnaires: il se rendit à ses instances et arriva dans la capitale en janvier 1786. Les Églises de Marseille, de Bordeaux, de Montpellier et de Nîmes firent les frais du voyage. 1
Le moment était admirablement choisi pour la réussite, l'esprit philosophique avait vaincu l'esprit clérical, et des hommes éminents dans toutes les classes prêtaient leur appui à Rabaut, dont on estimait le caractère et le talent. L'édit fut rendu; mais, comme celui de Nantes, il rencontra pour sa publication de grands obstacles. Le clergé, semblable au Maure qui ne change pas sa peau et au léopard qui ne perd pas ses taches, demeura fidèle à luimême. 11 se souvint que lors du sacre de Louis XVI il avait fait prêter au monarque le serment d'exterminer les hérétiques dénoncés par l'Église, il s'adressa à lui par l'organe de Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse :
1. Bulletin de la Société du prot. franc., t. III, p. 330-517.
(( Sire, lui dit-il, vous réprouverez les conseils d'une fausse paix, les systèmes d'une tolérance coupable; nous vous en conjurons, Sire, ne différez pas d'ôterà l'erreur l'espoir d'avoir parmi nous des temples et des autels; achevez l'ouvrage que Louis le Grand avait entrepris et que Louis le Bien-Aimé a continué. H vous est réservé de porter le dernier coup au calvinisme dans vos Etats; ordonnez qu'on dissipe les assemblées schismatiques des protestants; excluez les sectaires, sans distinction, de toutes les branches de l'administration publique, et vous assurerez, parmi tous vos sujets, l'unité du véritable culte chrétien. »
Les événements furent plus forts que la résistance des évêques; l'édit fut publié. Saint-Etienne retourna en mars 1788 à JNimes, où il fut accueilli comme un libérateur. La ville fut témoin d'un spectacle touchant. Tous les réformés se rendirent en masse chez les juges royaux pour faire enregistrer leurs mariages et légitimer leurs enfants1. Ils amenaient avec eux leurs femmes, leurs fils et leurs filles; ils versaient des larmes de joie, après en avoir versé tant d'amères, et recueillaient le fruit de leur patiente fidélité, pendant que les nouveaux convertis baissaient la tète de honte. Saint-Etienne, interprète des sentiments de ses frères, prêcha un éloquent discours sur ces paroles : Rendez à César ce qui est à César. Plus de dix mille auditeurs étaient suspendus à ses lèvres; il s'éleva ce jour-là à la plus haute éloquence, et. Nîmes, après soixante-dix ans, parle encore de ce jour de fête et du sermon du fils aîné de son Me Paul.
La joie qu'éprouvèrent les Églises de l'édit de 1787 , fut refusée à Court de Gebelin; le 10 mars 1784 il était mort, laissant de nombreux manuscrits qui ne se sont pas tous retrouvés et un nom que ni la science ni le protestantisme ne sauraient oublier. La vie de cet homme célèbre ne fut qu'une série d'étapes douloureuses à dater du jour où il renonça à la vie de pasteur pour celle de savant, car pendant que Rabaut trouvait la paix et la joie de son
1. Borrel, Histoire deTÉglise réformée de Nîmes (1788), p. 449.