‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 235 sur 263 · LIVRE LIV · texte numérisé non relu

LIVRE LIV

d'artillerie, fabriques de salpêtre, greniers à foin; on fondait ses cloches, et le bronze, qui avait servi pendant des siècles à appeler ses fidèles au service divin, transformé en canons, tonnait aux frontières; les cachots se remplissaient de ceux de ses membres qui avaient eu le courage de refuser le serment à la Constitution civile; partout régnait la terreur rouge, et heureux le prêtre qui évitait la mort ou la transportation en cherchant un abri sur la terre étrangère. Le clergé eut, comme les protestants, ses prisonniers de La Rochelle; enchaînés deux à deux comme des forçats, on les dirigea vers l'île d'Aix. C'était en février 1794. Leur voyage ne fut qu'une longue torture ; pas un seul mot de pitié pour eux ; mais des huées partout où ils passaient. A Limoges, l'insulte fut complète; on fit passer devant eux une procession d'ânes vêtus d'ornements sacerdotaux; à leur tête marchait un porc mitré. Arrivés à Rochefort, ils furent mêlés aux forçats dont ils enviaient la nourriture, tant celle qu'on leur donnait était mauvaise et insuffisante. De Rochefort, on les embarqua pour l'île d'Aix. Les matelots furent sans pitié pour leur infortune; ils raillèrent leur foi en décapitant en leur présence un christ d'ivoire qu'ils avaient enlevé. Quand ces pauvres prêtres se jetaient à genoux pour implorer Dieu, on leur mettait les fers aux pieds. Insulteurs, les matelots furent voleurs; ils les dépouillèrent même de leur indigence. Malades, souffrants, ils n'avaient pas le droit de se plaindre. L'un d'eux fut fusillé sans jugement; rien ne manqua à leur baptême de douleurs. La mauvaise nourriture, son insuffisance, le froid, les insomnies égarèrent la raison de plusieurs.

Le jacobinisme n'épargna pas même les femmes. Les religieuses de Compiègne furent enfermées dans la maison de Port-Royal de Paris. A ceux qui les accusaient de fanatisme elles dirent:

«Les fanatiques égorgent et tuent; nous prions pour nos bourreaux.

— Vous serez déportées.

— En quelque lieu que ce soit, nous prierons.

— Où voulez-vous être déportées?

— Où il y a le plus de malheureux à consoler, et il n'y en a nulle part autant qu'en France.

— Quand on reste ici, c'est pour mourir.

— Nous mourrons.»

Elles allèrent à la mort comme elles auraient été à l'office divin. Au pied de l'échafaud , elles chantèrent le Salve Reglna avec le même courage qu'une huguenote aurait chanté, sur l'esplanade de Montpellier, l'hymne des martyrs protestants :

La voici l'heureuse journée, etc.

Ces jours où nul, dans son angoisse, ne pouvait dire le matin: qui me fera voir le soir? et le soir: qui me fera voir le matin? furent bénis pour les prêtres insermentés et pour beaucoup de leurs fidèles; tout ce qu'il y a de pur christianisme sous le foin et le chaume des traditions romaines reparut à la surface, et le même Sauveur qui soutint les pasteurs huguenots soutint les prêtres catholiques. Dans ce moment, les deux cultes étaient proscrits et se courbaient sous le même joug de fer de ces hommes qui avaient substitué au bon plaisir des rois l'odieuse et féroce dictature des masses.

Quand l'historien de ces temps agités porte ses regards en arrière de quelques années, la France lui apparaît comme une antique forêt qui vient d'être visitée par une trombe qui s'est promenée sur elle; l'œil ne s'arrête que sur des débris, et il calcule la force de Pouragan par la grandeur des arbres qu'il a déracinés. Eu effet, jamais dans l'histoire d'aucun peuple, on ne trouve, clans un espace de temps si court, tant d'horribles et grandes choses; on dirait qu'un siècle ne doit pas y avoir suffi. Comme en un clin d'ceil, une noblesse dix fois séculaire est balayée du royaume, voit ses manoirs féodaux détruits et va manger le pain amer de l'exil; un clergé orgueilleux, opulent est chassé de ses temples; un monarque, le successeur d'une puissante génération de rois , est décapité devant la porle de son palais; un peuple longtemps opprimé reconquiert sa liberté, mais pour la perdre bientôt après, étouffée dans le sang. La France est une immense fournaise où tout souffre: royauté, noblesse, clergé, peuple; et cependant quand l'historien étudie ce chaos, il comprend: des

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