‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 236 sur 263 · LIVRE LIV · texte numérisé non relu

LIVRE LIV

causes, il descend aux effets, et des effets, il remonte aux causes. Royauté, noblesse, clergé et peuple ne devaient récolter que ce qu'ils avaient semé : la royauté devait périr par ses excès, la noblesse par ses vices, le clergé par son esprit persécuteur; quant au peuple, il ne pouvait conserver ses glorieuses conquêtes de 1789, parce que, si un peuple religieux peut quelquefois être asservi, il est dans la destinée d'un peuple incrédule de n'être jamais libre.

Ce qui nous frappe dans ce moment, dans le coup d'œil rétrospectif que nous portons vers le passé, c'est cet échafaud qui, le 21 janvier 1793, se dresse sur la place de la Révolution, et sur lequel monte un roi de France qui n'a pas su régner, mais qui sait mourir. Recueillonsnous devant cet appareil de mort, et recherchons dans les événements passés les causes qui ont conduit Louis XVI sur son échafaud et ouvert l'abîme dans lequel s'engloutit le trône de saint Louis. D'accord avec la plupart des historiens sur les causes apparentes de ce grand cataclysme social, nous en énoncerons quelques-unes qu'ils ont oubliées ou méconnues, ou qui, pour ne leur avoir paru que secondaires, n'en sont pas moins capitales; c'est par ce côté surtout que nos appréciations auront un caractère de nouveauté dans une discussion historique qui depuis longtemps semble épuisée.

Le premier homme qui travailla, à son insu, à dresser î'échafaud de Louis XVI fut Henri IV. Sa conversion, qui assura définitivement au catholicisme sa victoire, apprit à la France, le jour où le Béarnais dit: «Paris vaut bien une messe », que lorsque le maître trafique de sa foi, le sujet peut en trafiquer aussi. Henri IV ouvrit ainsi une large porte à l'indifférentisme religieux et continua la décomposition du corps social commencée sous les Valois. C'est alors qu'on vit disparaître peu à peu de la scène politique les grands caractères, et quand le roi mourut, il n'y eut que des intrigants et des aventuriers pour recueillir sa succession. Autant la France s'était élevée sous le roi défunt, autant elle s'abaissa sous la régence bigote, immorale

et inintelligente de Marie de Médicis. La France ne fut alors que ce que sont tous les États où tout se concentre dans la volonté d'un seul, quand celui qui en tient les rênes n'est qu'un prince ordinaire. La France descendit donc rapidement au rang de puissance de second ordre. Richelieu arriva au pouvoir: accueilli d'abord comme un aide, il fut bientôt maître et maître souverain. Louis XIII régna, il gouverna. Ce grand esprit ne comprit pas qu'il fallait continuer la monarchie de saint Louis en lui conservant pour appui naturel la noblesse et en lui donnant pour contre-poids le clergé. Le souvenir du connétable de Bourbon, des Guises et des gentilshommes ligueurs troubla son jugement, et il alla prendre dans les traditions de l'Orient le modèle du pouvoir qu'il voulait fonder; il se mit à l'œuvre avec une énergie et une persévérance que rien ne lassa. Il décapita la noblesse que Henri IV avait achetée, et quand il mourut, il laissa un seul pouvoir debout: une royauté sans contrôle. Celui qui, quarante ans après , eût vu Louis XIV, l'héritier des œuvres de son génie politique, dans la splendeur féerique de son Versailles, d'où il dictait la loi à l'Europe, eût cru le trône de saint Louis assis sur le rocher des siècles, et le publiciste qui eût pronostiqué sa prochaine ruine eût été considéré comme un rêveur, et cependant le ver rongeur était déjà attaché au chêne royal; il en mordait les racines.

Comme Richelieu, Louis XIV oublia que la noblesse était le plus ferme appui, comme le plus brillant ornement de son trône; il ne sut se rappeler que les turbulences de la Fronde, et au lieu de l'associer aux gloires de son règne en lui abandonnant l'administration des affaires, il la tint systématiquement à l'écart et fit des plus grands noms de France des valets, et les façonna si bien qu'ils prirent goût à leur rôle; tel d'entre eux se rappela avec orgueil, toute sa vie, qu'il avait eu une fois l'honneur de présenter sa canne au roi.

Avilie par la servilité, corrompue par les plaisirs, ruinée par le jeu, la noblesse n'était plus que l'ombre d'ellemême, et n'avait pas plus d'autorité que les parlements qui sacrifiaient sans pudeur au monarque leur honneur de juge en enregistrant sans observation ses édits et en légitimant ses bâtards. Le clergé, si puissant sous les Va-

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