LIVRE LIV
de vie s'il rompt ses fers, ère de mort s'il les garde ; ici on nous arrêtera: IN'est-il pas libre? nous dira-t-on; où sont les tambours qui troublent le chant de ses psaumes? les dragons qui sabrent et dispersent ses assemblées? les galères où rament ses forçats et les potences où sont pendus ses pasteurs? Jamais, à aucune époque de son histoire, a-t-il joui de plus de liberté? En apparence c'est vrai, en réalité non; car une Église n'est véritablement libre que lorsqu'elle a la direction suprême de ses propres affaires. Or, cette direction elle ne l'a pas; privée de ses synodes, elle est décapitée, # et au lieu d'une Église réformée de France, il y a des Églises réformées, sans lien entre elles, obligées de recourir au bras séculier chaque fois qu'une difficulté grave s'élève dans son sein, et d'elle on peut dire aujourd'hui qu'elle est une flotte où chaque capitaine est maître sur son bord, parce que le vaisseau amiral a coulé. Le protestantisme français est donc dans un état anormal qui ne peut se prolonger sans danger, il faut qu'il cesse par la liberté que l'État lui donnera ou qu'il prendra; si l'État la lui refuse, il ne doit pas hésiter à renoncer au pain qu'il en reçoit, car ce pain qu'il a pu manger sans déchoir dans le passé, il ne saurait le manger sans honte dans l'avenir...., puisqu'il serait la preuve de sa servitude; car si une Église infidèle peut être asservie, une Église fidèle est toujours libre, l'homme qui voudrait l'asservir s'appelât-il Néron, Henri II, Louis XIV. La liberté l'a, l'Église qui la veut ; le protestantisme la voudra-t-il? Aurat-il en temps de calme le courage qu'il eut dans ses jours les plus orageux? Nous craignons qu'il ne l'ait pas et que pour voiler sa lâcheté, il dise : «attendons», quand il faudrait dire : «agissons». S'il est lâche, il en portera infailliblement la peine, car on ne manque pas impunément à sa mission. Il végétera dans ses cadres officiels, et tout ce qu'il y a d'hommes vraiment religieux en sortira peu à peu et le protestantisme historique ressuscitera sous le nom d'indépendance. A côté de l'Église nationale il y aura l'Église libre, et c'est à elle que reviendra la noble mission d'évangéliser la France et de renouer la chaîne glorieuse du passé. Nous savons que notre pronostic affligera beaucoup d'âmes attachées de cœur aux églises réformées , salariées par l'État; mais notre attachement, qui ne le cède
en rien au leur, ne nous voile pas le péril imminent de la situation; car il demeure certain, pour tout homme clairvoyant, que le jour où il sera constaté que le protestantisme français ne doit pas espérer d'avoir de longtemps son autonomie, les hommes pieux de sa communion iront chercher dans d'autres cadres ecclésiastiques une liberté aussi nécessaire à une Eglise que l'air l'est à nos poumons. Quand César usurpe les droits de Dieu, le premier devoir de tout chrétien est de résister à César ; s'il ne le fait pas, qu'il demeure esclave, il n'est pas digne d'être libre.
Ma tâche est achevée; elle m'a coûté dix ans de travaux et de recherches. Je ne les regrette pas; je leur dois bien des joies et la consolation de bien des peines; aussi c'est avec un sentiment de regret, après avoir souvent soupiré après le moment où j'écrirai ma dernière page, que je prends congé de ces grands et illustres morts avec lesquels j'ai vécu d'une vie intime, comme si j'avais eu l'honneur de les connaître personnellement. Je les ai suivis sur les bûchers, leur glorieux champ de bataille; je suis descendu au fond de leurs cachots et de leurs galères, leur demeure; je les ai accompagnés sur la terre étrangère; j'ai admiré leur patience, leur foi, leur héroïsme, et quand j'ai trouvé des taches dans leur vie , je m'en suis affligé, mais sans moins les aimer. Adieu, oh! mes nobles et grands ancêtres. Adieu! Pour raconter votre grande existence, il aurait fallu une plume plus exercée et plus autorisée que la mienne; mais nul-n'aurait pu le faire avec un cœur plus chaudement huguenot et une impartialité plus grande.
En terminant mon travail, je me sens pressé de remercier cordialement ceux de mes contemporains vivants qui m'ont aidé par leurs écrits dans la composition de mon histoire1; ils m'ont épargné bien des recherches, et plu-
1. Gaberel. Histoire de Genève depuis le. commencement de la réformation jusqu'à nos jours. — Francis Wadington. Le Protestantisme en Normandie depuis la révocation de l'édit de Nantes. — Michelet. Ses volumes sur la Renaissance et la Réforme. ■ —