LIVRE LIV
jour où elle avouerait publiquement qu'elle s'est trompée, elle renverserait de ses propres mains son infaillibilité, cette pierre angulaire sur laquelle repose la papauté; elle ne reniera donc rien, car si elle était appelée à opter entre Calvin et Voltaire, elle se déciderait pour Voltaire, tant sa haine contre le protestantisme est vivace et profonde. Un théatin célèbre, le père Ventura, n'a-t-il pas dit de l'Italie: «Plutôt voltairienne que protestante»?
L'ennemi de Rome, celui qui la vaincra, n'est pas le protestantisme, mais l'incrédulité. C'est à elle que cette tâche providentielle est assignée. Les essais qu'elle a faits en 1793, ceux qu'elle fait, sa puissance qui va grandissant, forment le flot sinistre sous lequel Rome trouvera son tombeau; mais avant cette heure qui inscrira une date solennelle dans l'histoire, la papauté prendra bien des masques pour échapper à sa destinée; elle saura se faire tout à tous, rien ne lui coûtera, et, s'il le faut, elle sera jacobine comme elle a été ligueuse. Ce ne sera de sa part ni inconséquence, ni variation, mais fidélité à son génie. De nos jours, sur les bords du Léman, ne tend-elle pas la main aux mêmes hommes qu'elle proscrit sur les bords du Tibre? n'a-t-elle pas à Paris béni des arbres de la liberté avec l'arrière-pensée d'y pendre la République? ne s'est-elle pas alliée avec les Turcs contre l'Autriche et avec la Hollande protestante contre Louis XIV? Son intérêt n'a-t-il pas été toujours sa suprême loi? L'avenir sera donc témoin d'alliances monstrueuses; mais là où les principes sont ennemis, les alliés ne peuvent demeurer longtemps amis, et, tôt ou tard, une lutte suprême doit donner aux uns la victoire, aux autres la défaite. La défaite sera inévitablement pour Rome, car ses moyens de défense seront insuffisants contre l'attaque. Sa main forte et nerveuse au moyen âge, quand elle avait à sa tête un Grégoire VII ou un Innocent III, n'est plus aujourd'hui qu'une main de vieillard; ses foudres, qui autrefois faisaient trembler rois et peuples, sont tellement impuissantes, que si un pape lançait une excommunication, elle serait, accueillie avec un grand éclat de rire. Rome n'a donc qu'à attendre
le sort qu'elle a mérité en mettant la sainte Écriture sous le boisseau, en boudant son siècle, la science, le progrès, la liberté; mais le jour où elle périra on pourra juger de la grandeur de l'édifice par l'immensité des débris; et en le voyant, jonchant la terre, chacun dira de lui, ce que Henri III disait du Balafré : « Qu'il est grand! »
Le protestantisme ne périra pas parce qu'il est le christianisme. Mais tel qu'il est en France peut-il répondre à sa noble mission ? Nous répondons avec tristesse : non, car il lui manque deux choses essentielles : la vie et la liberté. La vie, il l'a sans doute, mais à un degré insuffisant, car s'il la possédait dans sa plénitude, il aurait la liberté qui lui manque.
Aux jours de germinal, l'amour de son repos lui fit vendre à l'État son droit d'aînesse; depuis lors, et nous serions injuste si nous le lui contestions, il a relevé ses sanctuaires démolis, agrandi ses cadres officiels, fondé de belles et nobles institutions, et réparé bien des brèches; mais son influence sur le catholicisme est plus une influence de détails que d'ensemble; ce ne sont pas quelques nouvelles églises, lumignons épars sur la surface de l'empire, qui peuvent attirer les regards sur lui et lui gagner les masses; à leurs yeux, il n'a ni prestige, ni force morale; là où il faudrait les pères du synode de 1559, il y a quelques conférences pastorales où l'on découvre plus ses plaies qu'on ne les cicatrise; là où il faudrait la voix puissante des Farel, des Brousson, des Court, il y a des sermons académiques; là où il faudrait un peuple disposé à tout sacrifier pour la sainte cause de l'Évangile, il y a des baptisés et des communiants; là, enfin, où il faudrait l'union qui fait la force, il y a la désunion qui fait la faiblesse.
Le protestantisme porte la peine de la situation qui lui fut faite en germinal; il n'est guère que ce qu'il pouvait être, et nous serions trop sévère à son égard, si nous demandions aujourd'hui de lui ce qu'il n'a pu nous donner. Mais ce qu'il subit depuis plus d'un demi- siècle, doit-il continuer à le subir? Nous ne le pensons pas; et nous croyons qu'une nouvelle ère commence pour lui, ère