LIVRE XLVI
Rien n'était changé dans la position des protestants; ils continuaient donc à se cacher, et beaucoup d'entre eux croyaient qu'il leur était permis en présence d'oppresseurs sans pitié de dissimuler leur foi. «Une adhésion simulée au rite des persécuteurs, dit M. Charles Coquerel, ne déshonorait point les fidèles , parce qu'elle était, toujours suivie d'un repentir public et véritable.» On vit souvent dans les montagnes du Vivarais des groupes de religionnaires qui s'étaient laissé intimider un instant, s'adresser les plus véhéments reproches avant de fléchir le genou tous ensemble, en poussant des gémissements vers le ciel. Ces rétractations ajoutaient même à la ferveur de la foi populaire. La vie extérieure et hardie de ce peuple des montagnes lui faisait goûter quelques charmes dans les hasards mêmes de ces réunions proscrites. La foi se présentait à lui sous la forme d'un danger mystérieux ; la simplicité de la croyance qui dispense le culte réformé de toute pompe et de tout symbole, s'accordait bien avec ces réunions nocturnes qui, une fois dispersées, ne laissaient aucune trace de leur culte. Leurs chants et leurs prières s'accordaient sans peine avec les lieux sauvages où ils cherchaient un asile. C'était sous la voûte du ciel et au travers des rangs d'une assemblée que la présence de ses dangers rendait plus fervente , que l'on portait avec peine après les chances d'une longue course le jeune enfant pour l'initier aux eaux du baptême, aux rites d'une Église où peut-être de cruelles épreuves l'attendaient; c'était là que se réhabilitaient, après une confession de repentir, ces mariages catholiques que le fanatisme des prêtres imposait aux époux , tandis que d'autres familles demandaient à leur foi le noble et triste courage de ravir les restes de leurs proches aux insultes du fanatisme, en les déposant, au milieu des ténèbres , dans les caves de leurs propres maisons. Les ministres étaient rares et en général peu lettrés, mais leur parole grave et fervente venait suppléer au poli de la forme, dont, les paysans des Cévennes ignoraient le raffinement. Leurs livres religieux avaient été saisis ou détruits , mais tous savaient les psaumes par cœur ; la
lecture assidue de la Bible en avait gravé les passages et les traits dans leur mémoire. Il faut ajouter à tous ces avantages le souvenir et la présence des martyrs , et surtout l'exaltation profonde que le fanatisme des camisards avait allumée dans ces âmes. » 1
Tel était l'état des protestants, lorsque Dieu donna à sa pauvre Église un Néhémie, pour l'aider à se relever du milieu de ses ruines : c'était un jeune homme de dix-sept ans, nommé Antoine Court.
Antoine Court naquit en 1696 à Villeneuve-de-Berg, petite ville du Vivarais; élevé au sein d'une famille pieuse, il reçut de bonne heure ces impressions religieuses qui s'effacent rarement, quand la semence évangélique tombe surunterrainbien préparé. Lanatures'étaiimontréelibérale à l'égard du jeune Vivaraisien; sa constitution était robuste, son âme mâle, son cœur droit, son esprit pénétrant, son tact des hommes sûr, sa parole facile, entraînante, sa piété éclairée, son zèle à toute épreuve. A l'ardeur du jeune homme il joignait la prudence des vieillards. Elevé au milieu des cris de mort des persécuteurs et des cris de douleur des persécutés , son instruction avait été négligée ; cette lacune , qu'il combla plus tard , était alors rachetée par une vive intelligence; mais ce qui surprend, c'est qu'à l'âge de dix-sept ans, il ait conçu le projet de relever son Église du milieu des ruines encore fumantes sous lesquelles elle semblait, avoir disparu pour toujours, A vues humaines, son dessein nous apparaît comme le rêve d'un jeune enthousiaste qui ne redoute pas les difficultés, parce qu'il ne les voit pas. En effet, au moment où il se mit à l'œuvre, Louis XIV semblait vouloir faire descendre avec lui dans la tombe le protestantisme ; tous les prédi-
1. Histoire des églises du désert, chez les protestants de France, depuis la fin du règne de Louis XIV jusqu'à la révolution française, par Charles Goquerel, t. Ier, p. 18. Paris, 1841. — Cette histoire, écrite d'après des documents complètement inédits, est très-précieuse à consulter; elle est écrite avec autant de modération que d'impartialité. L'auteur, en la composant, a rendu un grand service au protestantisme et à l'histoire de France.