LIVRE XLVI
cants qui, après la retraite des pasteurs, avaient élevé la voix , avaient terminé leur orageux apostolat sur les bûchers ou le terminaient clans l'exil. Le lien qui unissait les Églises était brisé, les temples étaient démolis, et les voix isolées qui se faisaient entendre étaient celles de quelques fanatiques plus propres à jeter les âmes sur les avenues des questions folles que sur celles de la foi et de la charité des lois de sang étaient toujours en vigueur, et le clergé, pour empêcher le protestantisme de relever la tète, avait la hache toujours prête de ses bourreaux et les sabres toujours aiguisés de ses dragons ; de là une terreur continuelle qui planait sur les protestants, de là aussi l'apostasie d'un grand nombre qui de jour se courbaient devant Thostie et allaient de nuit aux assemblées ; un tel état n'aurait pu se prolonger bien longtemps encore sans amener la chute définitive de la réforme, quand Dieu donna le jeune Vivaraisien à son peuple opprimé.
En 1715, Court était à Nîmes où il avait, été appelé par l'Eglise; c'est de là qu'il put mesurer l'abaissement profond dans lequel ses frères étaient tombés; ce triste spectacle navra son cœur sans abattre son courage; quatre moyens s'offrirent à lui pour relever les murs de sa chère Jérusalem : « Le premier, nous dit-il dans ses mémoires, fut de convoquer les peuples et de les instruire dans des assemblées religieuses; le second, de combattre le fanatisme qui, comme un embrasement, s'était répandu de tous côtés, et de ramener à des idées plus saines ceux qui avaient eu la faiblesse ou le malheur de s'en laisser infecter; le troisième, de rétablir la discipline, l'usage des consistoires, des anciens, des colloques et des synodes; le quatrième, de former, autant qu'il serait en mon pouvoir, de jeunes prédicateurs, d'appeler des ministres de pays étrangers, et s'ils manquaient de vocation pour le martyre et qu'ils ne fussent pas disposés de répondre à mes pressantes incitations, de solliciter auprès des puissances pro-
1. Manuscrits de M. de Yegobre. — Ces précieux manuscrits sont aujourd'hui en la possession de M. Athanase Coquerel fils.
testantes des secours en argent , pour aider aux études et à l'entretien des jeunes gens en qui je trouverais assez de courage et de bonne volonté pour se dévouer au service et au salut de leurs frères.
«Tel fut le plan qu'il plut à Dieu de m'inspirer dès ma plus tendre jeunesse (car je venais d'entrer dans ma dixhuitième année), et que je n'ai jamais perdu de vue, et qui n'a cessé de m'pccuper depuis quarante ans que je suis au service de l'Église.»
Fidèle au plan qu'il s'était tracé, Court se mit immédiatement à l'œuvre , et convoqua des assemblées. La grandeur du péril ne l'arrêta pas, car il sentait instinctivement, que si son peuple continuait à être privé de culte, il ne tarderait pas à abandonner sa foi; mieux valait donc livrer ses fidèles aux dragons pour qu'ils en fissent des galériens et des martyrs, qu'à Rome pour qu'elle en fît des apostats; pour lui, il n'écouta, pour nous servir des termes de la Sainte Écriture, ni la chair, ni le sang; il se sépara de sa mère dont il était la joie et le seul appui, et se dirigea vers le Vivarais, devenu un véritable désert. Ses premiers appels furent peu entendus, à peine s'il put réunir dix, vingt, trente personnes, dans quelque caverne ou dans quelque trou de rocher, tant la terreur était grande parmi ses frères. Tout ce qu'il voyait l'affligeait; mais il était moins découragé par leur indifférence que par les folles idées dont leur tête était pleine. A la vue de leurs excentricités, il ressentit une haine profonde pour le fanatisme , ce misérable produit du prophétisme cévenol. A ses, yeux, il était l'ivraie que Satan sème dans le. champ de l'Église pour y étouffer le bon grain, ce 11 n'a que trop pris racine, écrivait-il à un nommé Valadier, et il ne fructifie que trop à la honte de ceux qui le fomentent!» — «Quand j'arrivai en France, nous dit-il dans son mémoire apologétique, mes premières courses eurent pour théâtre le Vivarais. Là, les échafauds et les gibets étaient encore ensanglantés de l'exécution de plusieurs protestants que l'esprit de fanatisme avait conduits dans celui de la rébellion. Ici se trouvaient quelques hommes et une quinzaine de femmes ou filles, qui, au titre de prédicantes, réunissaient celui de prophétesses. Je craindrais de n'être pas cru, si je rapportais tout ce i±ue ces esprits fourbes ou séduits disaient de puéril,