LIVRE XLVIF
Il semble que les protestants auraient dû être oubliés, ou que, tout au moins, on aurait dû trouver assez sangui- - noires les nombreux édits rendus contre eux. On ne le crut pas, et de l'idée de les compulser, sortit le code noir de la réforme.
Parmi tous les évoques de France, il en était un qui les surpassait tous en ambition et en mauvaise vie : c'était Lavergne de Tressan , aumônier du régent et depuis évêque de Nantes , et secrétaire du Conseil de conscience. Ce prêtre , qui avait vu l'infâme Dubois revêtu de la pourpre romaine , avait soif du cardinalat. Or, comme dans ce moment, le jansénisme était réduit à l'impuissance et qu'il n'y avait plus de Port-Royal à détruire, ni de cadavres à exhumer, il arrêta ses regards sur les protestants et résolut de les offrir en holocauste à la papauté , dans l'espérance qu'elle saurait récompenser dignement ses services. Fleury, qui partageait , avec Tressan , la confiance du duc de Bourbon, désirait aussi, pour lui, la pourpre romaine; plus cauteleux, mais non moins ambitieux que son collègue, il se contentait de le suivre de loin, bien résolu de faire valoir ses services et d'escompter largement, à son profit, le sang des huguenots. Ils circonvinrent M. le Duc, et quand ils eurent obtenu tout ce qu'ils désiraient de lui, ils appelèrent, auprès d'eux, l'homme le plus digne et le plus capable de les seconder dans leur œuvre de sang et de ténèbres. C'était un vieillard cassé , courhé sous le poids des années; à l'appel que lui firent les deux prêtres , il se redressa sur ses pieds comme Sixte-Quint à la vue de la tiare pontificale, et en un jour il rajeunit de vingt ans. On l'appelait à une fête; il y avait des larmes à faire couler, des tortures à infliger, du sang à répandre. Tous les vieux instincts de Bâville (c'était lui) se réveillèrent, et il rédigea , avec l'habileté d'un procureur et la haine d'un fanatique, le trop célèbre édit de 1724.
Dans le préambule, on faisait tenir au jeune roi le langage suivant :
«De tous les grands desseins que le feu roy , notre trèshonoré seigneur et bisayeul, a formés dans le cours de
son règne, il n'y en a point que nous ayons plus à cœur de suivre et d'exécuter que celui qu'il avait conçu d'éteindre entièrement l'hérésie dans son royaume, à quoi il a donné une application infatigable jusqu'au dernier moment de sa vie. Dans la vue de soutenir un ouvrage si digne de son zèle et. de sa piété, aussitôt que nous sommes parvenu à la majorité, notre premier soin a été de nous faire représenter les édits, déclarations et arrêts du Conseil qui ont été rendus sur ce sujet, pour en renouveler les dispositions et enjoindre à tous nos officiers de les faire observer avec la dernière exactitude; mais nous avons été informé que l'exécution en a été ralentie depuis plusieurs années, surtout dans les provinces qui ont été affligées de la contagion et dans lesquelles il se trouve un grand nombre de nos sujets qui ont cy devant fait profession de la religion P. R. parles fausses et dangereuses impressions que quelques-uns d'entre eux, peu sincèrement réunis à la R. G. A. et R. et excités par des mouvements étrangers, ont voulu insinuer secrètement, pendant notre minorité, ce qui nous ayant engagé à donner une nouvelle attention à un objet si important , nous avons reconnu que les principaux abus qui se sont glissés et qui demandent un plus prompt remède, regardent principalement les assemblées illicites, l'éducation des enfants, l'obligation, pour tous ceux qui exercent quelques fonctions publiques, de professer la R. C. A. et R. , les peines ordonnées contre les relaps et la célébration des mariages; sur quoi nous avons résolu d'expliquer bien disertement nos intentions. A ces causes, de l'avis de notre Conseil et de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, nous avons dit et ordonné, par ces présentes, signées de notre main, disons et ordonnons, vouions et nous plaît. »