‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 153 sur 258 · LIVRE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XVIII

les protestants , et le champ de bataille se couvrait de blessés, de morts et de mourants. Les catholiques furent héroïques , pas un ne demanda son salut à la fuite.

Joyeuse, témoin de la défaite de ses troupes, était consterné. « Général, lui cria un de ses gentilshommes, que vous reste-t-il à faire?» — «A mourir! » répondit -il. Il essaya cependant de se porter en arrière pour se rapprocher de son artillerie. Quelques huguenots qui le reconnurent se mirent vivement à sa poursuite et le serrèrent de près. Dans cette extrémité il crut sauver sa vie en faisant un appel à la cupidité : «Il y a, dit-il, cent mille écus à gagner;» et il jeta son épée. La Mothe Saint-Heray le tua d'un coup de pistolet.

La mort de Joyeuse fut le signal de la débandade ; ses troupes qui, jusqu'à ce moment , n'avaient su que mourir, prirent la fuite : les protestants les poursuivirent l'épée dans les reins pendant trois heures.

Le roi de Navarre s'efforça d'arrêter la fureur de ses soldats. « Plus de sang ! s'écria-t-il , recevez -les tous à merci. Ils sont braves, ils sont Français; il faut que le roi vous remercie de cette victoire. »

Aucune bataille, vu le petit nombre des troupes engagées et le peu de temps qu'elle dura (une heure et demie à peine), ne fut plus meurtrière. Les catholiques perdirent trois mille soldats et plus de quatre cents gentilshommes, parmi lesquels un grand nombre appartenaient aux premières familles du royaume. Il n'y eut du côté des protestants que cinq officiers et vingt soldats de tués.

Le ministre Chandieu, témoin de cette victoire qu'il comparait aux plus belles aue les rois de Juda eussent livrées aux Philistins, reprit le même chant de psaume qui avait été chanté avant le combat, et d'une voix vibrante et émue, qu'accompagnaient celles de ses frères, les airs retentirent de ces paroles :

La voici, l'heureuse journée, Où Dieu couronna ses élus. . ..

Le ministre Damours , qui avait combattu aux premiers rangs et donné l'exemple de la bravoure, rendit sur le champ de bataille des actions de grâces et remercia le Dieu des armées d'avoir si miraculeusement délivré son peuple,

Le roi de Navarre rentra dans le château de Coutras ei trouva qu'on avait apprêté son souper dans la même chambre où on avait apporté le corps de Joyeuse, qui était étendu sur une table. Il fut froissé de quelques plaisanteries de ses officiers. «Ce moment, leur dit-il avec un visage sévère , est celui des larmes même pour les vainqueurs. » Il n'imita pas Henri III , insultant lâchement à Jarnac le cadavre de Condé et le faisant porter par dérision sur le corps d'une vieille ânesse. Il ordonna qu'on donnât à Joyeuse, ainsi qu'à son frère mort dans le combat, une sépulture honorable. Il prit son repas dans une autre chambre du château : là il reçut courtoisement les prisonniers qu'on lui présenta; ses soldats vinrent aussi lui offrir cinquante-six enseignes et vingt-deux guidons et cornettes qu'ils avaient pris à leurs ennemis. Le butin s'élevait à six cent mille écus.

Le soir de cette journée mémorable, le roi de Navarre écrivit à Henri III : « Sire , mon seigneur et frère , lui disait-il, r°merciez Dieu, j'ai battu vos ennemis et votre armée. 1 »

1. Mémoires de h ligue, t. II, p. 243. — Davila, liv. VIII. — De Thou, liv. LXXXVII. — D'Aubigné, t. Ier, chap. 2, p. 56. — Lacretelle, liv. III, p. 213 et suiv. — Sismondi, Histoire des Français, t XX, chap. 28.

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