‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 154 sur 258 · LIVRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XIX

Les protestants saluèrent par d'immenses acclamations de joie la nouvelle de la victoire de Coutras; c'était la première qu'ils gagnaient. Ils y virent une délivrance miraculeuse ; leur vaisseau démâté se relevait fièrement au milieu de la tempête , au moment où leurs ennemis croyaient le voir sombrer sur un écueil. L'espérance, cette puissance des partis en lutte, décuplait leurs forces; chacun se préparait à de nouveaux combats et à recueillir le fruit de cette victoire qui plaçait le roi de Navarre , et ses lieutenants, sur un véritable piédestal. Ce qui augmentait encore leur confiance , c'était la grande armée allemande qui venait à leur secours; vainqueurs sans alliés, que ne feraient-ils pas avec des alliés ? L'avenir donc se présentait à eux sous un aspect plus que favorable; et cependant il ne resta de cette bataille de Coutras que des drapeaux pris à l'ennemi et la gloire d'avoir vaincu. Là où les huguenots devaient moissonner, ils ne glanèrent même pas.

Les historiens, d'accord sur le fait, ne le sont pas entièrement sur les causes. Les uns les attribuent au roi de Navarre qui, épris depuis quelque temps d'une grande passion pour la duchesse de Grammont Corisande d'Andoins , laissa précipitamment son armée et courut , au fond de la Gascogne, présenter à la belle duchesse les drapeaux pris à l'ennemi; les autres aux principaux chefs qui tendaient à se rendre seigneurs indépendants dans quelques-unes des provinces de l'ouest de la France et se souciaient peu de se battre; quelques autres au désir de la plupart des gentilshommes de regagner leurs foyers et aussi à l'impossibilité matérielle de se mettre immédiatement en campagne; enfin, selon quelques autres encore,

il faut rechercher ces causes dans la discorde qui régnait parmi les chefs qui, unis au jour de la bataille, avaient recommencé leurs querelles le lendemain de la victoire.

Ce qui résulte de l'ensemble de ces opinions contraires, c'est que tout le monde eut tort; mais que le plus coupable fut le roi de Navarre qui, dans un des jours les plus mémorables de sa vie, sacrifia à une -folle passion les intérêts de son parti. Aux temps de guerre , une heure perdue est souvent irréparable, et l'homme qui, au milieu des balles ennemies, montra tant d'entrain, prononça tant de paroles qui se sont gravées dans la mémoire des Français, manqua de sagesse, oublia les devoirs les plus élémentaires d'un général d'armée et compromit gravement la cause qui lui était confiée. Ce fut un grand mécontentement, dit d'Aubigné, à tous les capitaines réformés, quand le roi de Navarre, n'ayant donné que le lendemain à son gain, méprisa les villes de la Saintonge et du Poitou qui ne lui pouvaient manquer, ou, selon le désir de plusieurs, d'aller tendre la main à son armée étrangère qui dès lors approchait de la rivière de la Loire. Il donna toutes ses paroles au vent et sa victoire à l'amour; car avec une troupe de cavaliers, ii perça toute la Gascogne pour aller porter vingt-deux drapeaux d'ordonnance et quelques autres à la comtesse de Grammont (Corisande d'Andoins ou de Guiche), alors en Béarn. 1

Sully, qui se fait solennellement rendre compte par ses secrétaires de cette triste page de l'histoire de son maître, blâme plus sévèrement encore que d'Aubigné la folle passion du Béarnais. «Au bout de huit jours, lisons -nous dans ses Économies roy^es, tous les fruits d'une si grande et signalée victoire s'en allèrent au vent et en fumée, et au lieu de conquérir, l'on vit toutes les choses dépérir.1

Il est des fautes qui ne se réparent pas. Celk du roi de Navarre fut de ce nombre. Sa conduite indisposa les princes allemands qui venaient à son secours; leur irritation fut d'autant plus grande que la nouvelle de la victoire de Coutras avait produit une immense sensation et donné les plus ■vives espérances.

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