‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 252 sur 258 · DE SA TAILLE ET BEHEHBRÂNGE · texte numérisé non relu

DE SA TAILLE ET BEHEHBRÂNGE

Il était grand de taille ; mais un peu voûté , avait le visage .pâle, les yeux jaunâtres, bilieux et menaçants, le nez aquilin et jle col un peu de travers. Il était naturellement impétueux, impatient, furieux dans sa colère, maigre et non trop crédule. Il était assez ferme et entier dans son amitié, et quand il voulait c'était un maître dissimulé. Il n'était pas trop débauché, il parlait fort bien sa langue et était doué de grand jugement. 11 est vrai qu'il jurait et se parjurait sans grand scrupule; mais il croyait que ce fût plutôt un ornement du discours qu'un vice, et c'est pour cela aussi qu'il violait aisément la foi de ses promesses. On il j m'ait le plus, c'était dans ses entretiens familiers.

Charles IX a eu dans Arnaud Sorbin, évèque de Nevers, un panégyriste intrépide, la vie que cet évêque a écrite, du héros de la •Saint-Barthélemy, n'a droit, à notre attention, qu'à titre de curiosité historique voici le titre qu'il lui a donné.

«Histoire véritable des choses mémorables, advenues, tant durant le règne, que le jour du trépas du très-haut, et très-puissant roi très-chrétien Charles IX , roi vraiment piteux et débonnaire propagateur de la foi , amateur des bons esprits et de toutes les actions vertueuses où sont contenues plusieurs choses merveilleuses, advenues durant son règne, à bon droit dit le règne des merveilles. »

L'écrit n'est que le développement du titre.

(Archives curieuses, t. VIII.)

Note \i, page 67.

La guerre de plume que se font ici ultramontains et radicaux vient de donner heu à une découverte intéressante, digne, par l'événement qu'elle retrace, de sortir du cercle étroit de nos inimitiés politiques.

En 15G7, une troupe bien armée de 300 Saint-Gallois catholiques, commandés par un gentilhomme des environs de la ville, Josuc Studer de 'SViiLkelbach , rejoignait, à Chàlons-sur-Saône, les 5,000 Suisses qui, sous la conduite du Lucernois Louis Pfyffer, devaient soutenir en France la royauté contre la réforme naissante , connue plus tard leurs fils la défendirent contre la révolution. La Saint- Barthélémy ne tarda pas à éclater et l'on sait <jue les Saint-Gallois

NOTES

y prirent une part active. « Sangallenses cives, dit Bullinger, etiam Eugonotorum aliquos spoliasse et martyrisasse. »

Il y avait alors à Paris, au collège de Clermont, un jeune prêtre saint-gallois que ses talents et ses mœurs distinguaient déjà de ses confrères, Joachim Opser, du bourg de Wyll, où son père exerçait les fonctions de chancelier abbatial. Là réaction catholique avait commencé dans la Suisse orientale et comptait déjà quelques hommes dévoués, lorsque Joachim, plein de zèle et d'espérance, et recommandé par ses supérieurs, se rendit au collège de Clermont, dont les Jésuites venaient de s'emparer habSement.

Ces noms, que les Provinciales vouèrent depuis à un discrédit universel, brillaient alors d'une réputation à certains égards méritée et nous les retrouvons dans le Claramontanum, où Mariana, Maldonat, Edmond Hay, Bernardin Castorius, d'autres encore, s'efforcent de ranimer le mouvement intellectuel de l'Église romaine, de restaurer sa théologie en opposant leur science et leurs vertus aux vertus et aux illustrations de la réforme , à Jean de Serres , à Chandieu, à Hottman et surtout à Ramus.

C'est dans cette société cultivée que Joachim Opser se préparait à devenir l'une des colonnes du catholicisme saint-gallois, atteint, lui aussi, de tous côtés, par les idées nouvelles. Il avança rapidement et la courte correspondance que vient de publier M. le landamman Hungerbùhler nous le montre déjà sous - proviseur en 1672 et associé à toutes les haines de son parti. C'étaient là des sentiments auxquels chacun dans son entourage applaudissait, dont le pape lui-même donnait l'exemple. Joachim tressaillit de la Saint-Barthélemy avec les catholiques de son temps ; ses lettres ne sont qu'un écho naïf des cris de joie qui retentirent sous les voûtes du collège de Clermont, le 24 août 1572, alors que les prières des Pères semblaient exaucées; le sous-proviseur ne cache point ce qu'il était alors honorable d'avouer et c'est avec l'accent de la reconnaissance qu'il nous fait assister au carnage.

Il était bien informé. Le jour même du massacre, Studer de Winkelbach1 se rendit auprès de son compatriote pour lui raconter les scènes dont il avait été l'un des acteurs principaux et lui annoncer en même temps que, par ordre exprès du roi, il allait partir pour justifier auprès des cantons suisses la politique de la cour dans cette affaire. Joachim le chargea aussitôt d'une lettre écrite fort à la hâte, mais le voyage du capitaine ayant été retardé de trois jours, jusqu'au 27, le sous -proviseur eut le temps d'ajouter à son envoi une seconde missive, adressée, comme la

1. Né en 1542, mort en 1622. Winkelbach est le nom d'une terre seigneuriale qur possédait sa famille dans la commune de Saint-Fiden. Cet homme, si tristement célebrf par le meurt! e de Coligny , était fils de Joseph Studer de Winkelbach et de Margue rite Zollikofer; il est enterré dans l'église de Goldach; le chemin de Saiut-Gall * Rorschach passe au pied de son tombeau.

NOTES

première , au prince-abbé de Saint-Gall. Nous traduisons quelques extraits de ces deux documents :

Du 24 août 1572. « Je ne sache pas avoir mis plus d'empressement à vous écrire, du moins ne l'ai -je jamais fait avec tant de plaisir. La France va bien et quant à nous, nous nous portons le mieux du monde, grâce au Très-Haut. Quoique j'aie à vous entretenir longuement de nos affaires particulières, je veux tout d'abord vous dire quelques mots de l'allégresse des Parisiens; le porteur de cette lettre vous donnera de vive voix de plus amples et plus assurés détails.

«Le 18 août dernier ont été célébrées les noces du roi de Navarre avec Marguerite, la sœur du roi; mais, ô joie du peuple chrétien, le 24 août a mis fin à tous les transports que cet événement causait aux hérétiques. Car l'amiral (Coligny), la Rochefoucauld, avec les chefs les plus éminents du parti, ont été ici à Paris misérablement massacrés par l'ordre du roi. Leurs corps dépouillés sont encore, à l'heure qu'il est, étendus sur les places publiques, exposés à la vue des passants ; mais je laisse au capitaine Josué Studer le soin de vous raconter toutes ces choses de bouche mieux que je ne puis le faire par écrit. Ramus est du nombre des morts. » • Deuxième lettre, du 26 août à 10 heures du soir, de Paris , gouffre des hérétiques {in voratrice hœreticorum Lutœtia).

«Ne vous étonnez pas, mon révérend père, de recevoir deux lettres par le même courrier; j'ai écrit la première dans la précipitation du moment et l'ai expédiée fort à la hâte, parce que le porteur paraissait devoir partir une heure après; mais ayant appris que , par suite d'un retard dans l'expédition des ordres , son voyage était heureusement ajourné, j'ai pris de nouveau la plume surtout pour un motif que j'indique plus loin. »

« Je veux en attendant vous transmettre sur ces scènes quelques détails qui vous causeront un véritable plaisir, car je ne pense pas vous ennuyer en vous parlant avec développement d'un événement aussi inattendu qu'utile à notre cause, et qui non- seulement ravit d'admiration le monde^chrétien, mais encore le met au comble de l'allégresse. Vous entendrez là -dessus le capitaine (Studer). Réjouissez-vous d'avance, mais ne veuillez pas, je vous prie, mépriser et rejeter comme superflu ce que je vous écris peut-être avec plus de satisfaction qu'il ne convient, car je n'affirme rien que je n'aie puisé à des sources certaines. »

« L'amiral a péri misérablement le 24 août avec toute la noblesse française hérétique. ( On peut le dire sans exagération. ) — Immense carnage! J'ai frémi à la vue de cette rivière pleine de cadavres nus et horriblement maltraités. Jusqu'à présent le roi n'a fait grâce qu'au roi de Navarre; aujourd'hui, en effet, 2G août . vers une lieure, le roi de Navarre a assisté à la messe avec le roi Charles, de sorte que tous conçoivent la plus grande espérance

NOTES

de !e voit' changer de religion. Les fils de Condé sont retenus captifs par ordre du roi et en grand péril, car le roi punira peutêtre exemplairement ces opiniâtres champions de l'hérésie. Chacun s'accorde à louer la prudence et la magnanimité du roi qui, après avoir, par sa bonté et son indulgence, engraissé pour ainsi dire les hérétiques comme du bétail, les a tout à coup fait égorger par ses soldats. »

«Le rusé Montgoméry s'est évadé. Le sire de Mérue1, troisième fils du connétable défunt, a été pris avec beaucoup d'autres. Les Parisiens attendent avec anxiété ce que le roi décidera à son égard.»

« Tous les libraires hérétiques qu'on a pu trouver ont été massacrés et jetés nus dans les flots. Ramus , qui s'était élancé de sa chambre à coucher assez élevée, est encore étendu sans vêtements sur le rivage, percé de nombreux coups de poignard. En un mot, il n'y a personne (sans même excepter les femmes) qui ne soit ou tué ou blessé. »

«Écoutez encore ce qui concerne le massacre de l'amiral; je tiens ces détails de celui qui lui a porté le troisième coup avec sa hache d'armes2, de ce Conrad Biirg, dans le temps palefrenier chez l'économe Joachim Waldmann à Wyll. Lorsque les Suisses, aux ordres du duc d'Anjou, eurent fait sauter les portes, Conrad, suivi de Léonard Grunenfelder , de Glaris, et de Martin Koch3, parvint à la chambre de l'amiral qui était la troisième de la maison, on tua d'abord son domestique. L'amiral était en simple robe de chambre, et nul ne voulait d'abord mettre la main sur lui ; mais Martin Koch, plus hardi que les autres, frappa le misérable de sa hache d'armes. Conrad lui donna le troisième coup, et au septième enfin, il tomba mort contre la cheminée de sa chambre. Par ordre du duc de Guise on jeta son cadavre par la fenêtre et , après lui avoir mis la corde au cou comme à un malfaiteur, on l'exposa en spectacle à tout le peuple en le traînant à la Seine. Telle fut la fin de cet homme pernicieux qui, non-seulement pendant sa vie, en a mis un si grand nombre au bord de l'abîme, mais qui, encore mourant, entraîna une foule de nobles hérétiques avec lui dans les enfers. »

Suit le récit du miracle de la Sainte-Épine qui fleurit le jour du massacre au cimetière des Innocents et dont Joachim a dévotement approché son chapelet , puis la lettre se termine par ce qui en fait le principal motif: Conrad Biirg, le meurtrier de Coligny, a pris à un hérétique 80 flerins d'or, et, désirant en faire passer la valeur à sa femme indigente, il vient prier le sous-proviseur d'accepter cette somme au taux de 24 batz. Joachim cousent et charge l'abbé de Saint-Gall de cette opération de change.

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