‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 55 sur 258 · LIVRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE XV

les servez; ils les remplissent de craintes véritables, et vous les courtisez pour des espérances fausses ; ils ne craignent que Dieu, vous, une femme, devant laquelle vous joignez les mains, quand vos amis ont le poing fermé; ils son!: à cheval, et vous à genoux; ils se font demander la paix à mains jointes. N'ayant point de part en la guerre, vous n'en avez point en la paix. Voilà Monsieur, chef de ceux qui ont gardé votre berceau , et qui ne prennent pas à grand plaisir de travailler sous les auspices de celui qui a ses autels à contrepoil des leurs. Quel esprit d'étourdissement vous fait d'être valet, au lieu d'être maître-; là , le mépris des méprisés, où vous seriez le premier de tous ceux qu'on redoute? N'êtes-vous point las de vous cacher derrière vous-même; sr le cacher était permis à un prince né comme vous. Vous êtes criminel de votre grandeur et des offenses que vous avez reçues; ceux qui ont fait la Saint-Barthélémy s'en souviennent bien , et ne peuvent croire que ceux qui l'ont soufferte l'aient mise en oubli. Encore si les choses honteuses vous étaient sûres; mais vous n'avez rien à craindre tant que de demeurer. Pour nous deux, Sire, nous parlions de nous enfuir demain, quand vos propos nous ont fait tirer le rideau. Avisez qu'après nous, les mains qui vous serviront n'oseraient refuser d'employer sur vous le poison et le couteau. »•

L'homme qui tenait ce fier langage avait, plus qu'un autre, du sang huguenot dans les veines, et devait avoir sa place à côté des personnages les plus éminents d'un siècle qui en eut tant. Il avait alors vingt-cinq ans, et était né à Maury, près Pons, en Saintonge; il était l'un des fils de Jean d'Aubigné, seigneur de Brie. A son prénom de Théodore, on ajouta celui d' Agrippa (quasi cegre partis) , en souvenir des douleurs extraordinaires que sa mère avait souffertes en le mettant au monde. L'enfant, sous la direction d'un habile précepteur, Jean Cottin, fit des progrès merveilleux. A l'âge de six ans , il savait lire en français , en grec et en hébreu. A sept ans et demi , il traduisait le

1, D'Àubigné, liv. II, chap. 18, p. 185.

Crito de Platon. Plus tard, éloigné de la maison paternelle par la jalousie de sa belle -mère, il devint le disciple du célèbre Béroald. Des persécutions qui survinrent obligèrent le maître et les élèves de fuir de Paris pour chercher un refuge dans la province. A leur passage à Coutances, ils furent arrêtés et livrés comme hérétiques à l'inquisiteur Democharès, qui s'était acquis par son zèle contre les protestants une triste célébrité. Leur procès ne fut pas long. Le jour de leur supplice approchait, quand l'officier chargé de les garder, soit qu'il fût partisan secret de la réforme, soit que son cœur d'honnête homme se souleva d'horreur et d'indignation contre un supplice aussi cruel qu'immérité, pénétra dans la prison. Après avoir baisé à la joue le jeune d'Aubigué , il dit à Béroald : « Il faut que je meure ou que je vous sauve tous pour l'amour de ce jeune homme. » Il leur ouvrit la porte de leur cachot, et, à la faveur de la nuit, accompagnés de leur libérateur, les prisonniers s'enfuirent de Coutances, et, après des fatigues et des périls sans nombre, arrivèrent à Montargis, où Renée de France les reçut avec sa bienveillance accoutumée. Elle les retint quelques jours près d'elle, et les fit conduire à Gien , où ils ne séjournèrent pas longtemps , à cause du siège de cette ville par l'armée royale. Ils se réfugièrent à Orléans, où une terrible épidémie se déclara; trente mille personnes périrent en peu de jours. Le jeune Agrippa , atteint de la contagion , y échappa miraculeusement, et ne se releva des bords entr'ouverts de la tombe que pour s'élancer dans les agitations de la vie. La mort de son père, qui survint bientôt après, le priva d'un guide expérimenté; ce fut une grande perte pour lui, à cause de la fougue de son caractère et de son imagination sans frein. Audibreuil, son curateur, le laissa encore un an sous les soins de Béroald, et l'envoya ensuite à Genève, pour terminer ses études ; il avait alors treize ans , ayant déjà plus vécu et plus appris que beaucoup de ses semblables qui meurent dans un âge avancé. «Je faisais, nous dit-il dans ses Mémoires, autant de vers latins qu'un habile écrivain en pouvait faire en un jour, et je lisais couramment les rabbins sans points , et les expliquais , de même que le grec et le latin , sans lire le texte. Quoique j'eusse demeuré deux ans aux écoles publiques d'Orléans , et que

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