LIVRE XV
j'y eusse fait mon cours de mathématiques, on me remit pourtant à Genève au collège, sur ce que je n'avais pas bien expliqué quelques dialectes de Pindare, ce qui me fit haïr l'étude, mépriser les lettres, dépiter contre les châtiments, et adonner aux polissonneries, qui me tournaient souvent à louanges, parce que Monsieur Bèze, en les excusant , les trouvait plus spirituelles et réjouissantes que rusées et malicieuses ; mais mes maîtres étaient sans miséricorde. »
Après deux ans passés à Genève , d'Aubigné s'y ennuya ; entraîné par son caractère aventureux , il quitta cette ville sans en prévenir ses parents, et alla à Lyon, où il voulait étudier les mathématiques et la magie, que les Italiens commençaient à mettre à la mode. Le jeune fugitif, qui avait plus l'amour des études que l'expérience de la vie, oublia, en partant, qu'une bourse bien garnie est un compagnon indispensable; son hôtesse le lui fit sentir durement. L'étudiant , humilié de son indigence , n'osa pas retourner dans son logis, et lui, que la vue d'un bûcher, préparé à sa jeunesse, n'avait pas fait sourciller, se sentit faible en présence de la pauvreté. Brisé par elle , il ne vit que dans la mort un remède à ses maux. Le soir, il se dirigea vers la Saône, et du haut d'un pont, il plongea tristement ses regards sur ses eaux dormantes. « Moins inhumaines que le cœur des hommes, dit -il, elles me donneront un repos qu'ils me refusent.» Il allait se précipiter dans le fleuve, quand l'idée lui vint de ne pas le faire sans avoir adressé sa prière à Dieu. Appuyé sur le parapet du pont, il abaissa, tour à tour, ses yeux vers les eaux et les éleva vers le ciel, faisant monter sa requête vers Celui qui, père de l'orphelin, recueillit ses larmes dans ses vaisseaux.
Il n'avait pas achevé sa prière que l'idée d'un Dieu vengeur fit sur son cœur angoissé une impression si vive qu'il fut effrayé du crime qu'il allait commettre. Il supplia ardemment Dieu de lui venir en aide dans sa détresse. Dieu le vit, l'entendit et l'exauça. L'infortuné avait à peine achevé sa prière, qu'en tournant ses regards, il aperçut, à l'une des extrémités du pont, le sieur Duchilard, son cousin germain, qui, par ordre de Coligny, allait en Allemagne, et devait, en passant à Genève, lui remettre de L'argent L'écolier ne pensa plus à mourir.
D'Aubigné, qui était né soldat, maudissait son jeune «âge , qui le retenait loin (tes champs de bataille et le condamnait aux études, quand il se sentait tant d'attraits pour les combats; le désir d'y briller devint une passion. Il retourna en Saintonge, et déclara à son curateur qu'il était décidé à laisser ses livres, pour embrasser la profession des armes. Audibreuil s'y opposa et le fit garder à vue. D'Aubigné avait alors dix-sept ans. L'année suivante, à la reprise des hostilités , le jeune captif trompa la vigilance de ses gardiens, et réussit à s'échapper de leurs mains. Laissons-le nous raconter lui-même cette époque dramatique de sa vie :
«Alors quelques-uns des camarades qui avaient comploté aussi bien que moi de s'en aller à la guerre , ayant tiré un coup de fusil devant ma prison , pour le signal dont nous étions convenus qu'ils partaient, j'attachai aussitôt les linceuils de mon lit à la fenêtre , et je me dévalai dans la rue en chemise et pieds nuds, parce que mon curateur faisait emporter tous les soirs mes habits dans sa chambre. Dans cet équipage , et après avoir sauté par dessus deux murs , au bas de l'un desquels je trouvai un puits où je pensai tomber, je m'en fus joindre mes camarades, qui marchaient, et qui ne furent pas peu étonnés de voir courir après eux un homme en chemise qui les appelait, et qui pleurait, parce que les pieds lui faisaient un mal horrible; je les atteignis à la tin, et le capitaine Saint-Lo, chef de la troupe, après m'avoir en vain bien menacé et grondé pour me faire retourner au logis, me mit en croupe derrière lui. »
« C'est dans cet accoutrement , disent MM. Haag , que d'Aubigné prit part à sa première affaire , où il gagna une arquebuse avec son fourniment; mais il lui répugna de prendre les vêtements d'un des hommes restés sur le champ du combat, de sorte qu'il arriva tout nu à Jonzac, où quelques capitaines le firent habiller. Au bas de la cédule qu'il leur souscrivit pour ce prêt, il écrivit que de - sa vie il ne reprocherait à Ja guerre de l'avoir dépouillé , n'en pouvant sortir en plus piteux état qu'il n'y était entré.' »
i. Haag, France protestante.