LIVRE XXXtX
après avoir occupé de nombreux ouvriers , n'en eut plus que dix; Sédan, si florissante par sa fabrication de draps, devint une pauvre bourgade; faute de maîtres, 2000 ouvriers furent sans pain; partout c'était la même décadence, la même ruine. On n'y voyait que ce que l'incendie laisse après elle; les guerres et les disettes qui suivirent, complétèrent la ruine, et la France fut un moment comme un champ d'herbe verte sur lequel une armée de sauterelles a passé, après que la grêle y est tombée.
Louis XIV entrevit-il les résultats de l'acte de révocation? Non, pas totalement, mais en partie; il crut traiterla France comme un chirurgien qui enlève à son malade un membre gangrené pour conserver les autres. Son œuvre, qu'il regarda comme la grande œuvre de son règne, est aujourd'hui jugée; les faits ont couvert la voix de ses aveugles panégyrites.
Nous n'avons envisagé les effets de l'édit de révocation qu'au point de vue matériel, ce n'est pas cependant, par ce côté, qu'il fut le plus funeste à la France; elle pouvait, avec le temps , et elle l'a fait, relever son commerce, son industrie, son agriculture, mettre ses armées au grand complet; mais ce qu'elle n'a pas fait, c'est de réparer les brèches que les persécutions firent à la moralité publique. Louis XIV, par ses édits, fut le corrupteur de son peuple en réveillant en lui la plus vile des passions, l'avarice, la plus ardente, la haine. Dès que l'on sut que la dénonciation était un moyen sûr et prompt, de s'enrichir, les délateurs abondèrent, demandant, sans rougir, la solde de leur infâme métier. Lafarelle de Nîmes dénonça la retraite de sa mère qui n'avait pas voulu, comme lui, abjurer, et demanda qu'elle fut réléguée dans une campagne, parce qu'il trouvait trop lourde la pension qu'il payait pour elle au couvent où elle avait été renfermée. Saint-Cosme, de la famille des Calviere du midi, président du consistoire de Nîmes, tint, pendant deux ans, secrète son abjuration, afin de mieux trahir le corps qu'il était chargé de défendre; une pension de 2000 livres lui fut allouée pour cette lâcheté. Mroe de la Vaysserie dénonça son mari et ses trois
fils, au moment où ils se préparaient à passer à l'étranger. On pourrait faire un long et lamentable catalogue d'actes pareils qui accoutumèrent les catholiques à la vue du mal, et firent plus de ravages, au milieu d'eux, que les dragons au milieu des protestants. La nature de ces blessures fut telle que la plaie, loin de se cicatriser, ne fit que s'élargir. La suite de cette histoire montrera que Louis XIV, en frappant les réformés, agit en dévot, sans compassion, en politique sans perspicacité, et que les vaincus, dans cette lutte, ne furent pas les persécuteurs, mais les persécutés.1