LIVRE XXXVI
une grande régularité; on demandait journellement au caissier des ouvertures de crédit; celui-ci trouvait que certains de ses agents payaient trop cher les conversions, ce qui devait, dans un court délai, épuiser la caisse. Le 12 juin 1677, il envoya à chacun des évêques un mémoire accompagné d'une lettre.
Dans cette curieuse pièce, il leur propose pour modèle l'évêque de Grenoble et quelques missionnaires jésuites qui, avec la modique somme de deux mille écus, avaient fourni une liste bien certifiée de sept à huit cents conversions. Il ne saurait trop les supplier de recommander à leurs agents la plus sévère économie. Aux yeux du caissier les âmes ont une valeur relative : telle vaut quarante francs, telle soixante, telle cent, peu au-dessus, il y en a même qui ne valent qu'un petit écu. Il payera les lettres ie change tirées sur lui; mais il faut que ce ne soit pas des gens inconnus ou peu connus et sans caractère qui les tirent, chacune d'elles devra être accompagnée d'une abjuration certifiée par l'évèque du diocèse, M. l'intendant ou quelque autre personne en charge considérable. Pélisson prévoit le cas où les protestants deviendraient trop exigeants. Il veut bien qu'on aille jusqu'à cent francs, mais seulement quand une nécessité impérieuse l'exigera; il prêche l'économie afin de répandre ses bienfaits sur plus de gens; il craint que, si l'on donne cent francs aux moindres personnes, sans aucune famille qui les suivent, ceux qui seraient d'un rang plus relevé, ou qui traîneraient après eux nombre d'enfants, ne demandent des sommes beaucoup plus considérables. Il avertit MM. les prélats ou autres qui entreront charitablement dans ses sortes de soins, qu'ils ne peuvent mieux faire leur cour au roi, sous les yeux duquel on met toutes les listes de conversion, qu'en imitant ce qui a été fait au diocèse de Grenoble. Ce qui n'empêche pas néanmoins, ajoute Pélisson, que, pour des cas plus considérables, en m'en donnant avis auparavant, on ne puisse fournir des secours plus grands, suivant que Sa Majesté, à qui on s'expliquera, le jugera à propos.»
I. Mss. Conrart, LX, p. 229. — Bulletin de l'bist. de la société du prot. franc. (1855), p. 577.
Pélisson devint en quelques mois , avec son éloquence dorée, le plus grand convertisseur du royaume. Louis XIV était dans le ravissement. Les protestants abandonnaient en masse leur église. Dans la Saintonge et dans l'Aunis les résultats dépassaient toutes les espérances; ce que les missionnaires n'avaient su faire, la caisse le faisait. On avait obtenu les résultats suivants : en 1681 , conversions 1503, frais 11,659 livres, taux moyen, 7 francs 75 c; en 1682, janvier et février, conversions 189, frais 2347 livres 10 sous, taux moyen 12 fr. 40 c. de mars au 15 juin; conversions 257, frais 2580 livres, taux moyen 10 fr.; du 2 mai au 10 août, conversions 110, frais 1400 fr., taux moyen 12 fr. 70 c. ; du 4 août au 19 octobre, conversions 80, frais 1535 livres, taux moyen 19 fr. 10 c.1
À la fin de 1682, Pélisson comptait cinquante mille huit cent trente conversions, lesquelles, calculées terme moyen à 15 fr.2, avaient occasionné une dépense d'environ sept cent vingt-cinq mille francs ; il faisait , à moins de frais et plus de succès , ce que Charles IX et Louis XIII avaient essayé de faire par les armes. Il envoya la liste de ses convertis à Innocent XI , qui lui expédia un bref de félicitation, comme son prédécesseur Urbain VIII en avait donné un au fils du roi régnant, après la prise de La Rochelle.
Les fonds dePélisson s'épuisèrent vite; car, en dehors des marchés à payer comptant, il avait des pensions à servir. En commençant son œuvre, il écrivait à l'évêque de Grenoble : a Je ne serai pas assez heureux pour avoir à me
f)laindre qu'il y a trop de conversions. » Il eût eu et au delà e bonheur qu'il désirait ; cependant les conversions devenaient moins faciles, et Pélisson ne recueillait de ses efforts que la raillerie des uns et l'indignation des autres. Fut-il sincère? nous devons le croire; mais cette sincérité même nous découvre le fond de l'abîme dans requel un