LIVRE XXXVII
s'efforce de vous rassembler sous ses ailes comme la poule ses poussins; elle vous sollicite à prendre la route du ciel comme l'aigle ses aiglons, et toujours pénétrée des vives douleurs d'un pénible enfantement, elle tâche, faibles enfants, de vous ranimer une seconde fois, résolue pour cet effet de souffrir toute sorte de tourments, jusqu'à ce qu'elle voie Jésus-Christ véritablement renouvelé et ressuscité dans vos cœurs.
«C'est dans cette vue, que nous, archevêques, évêques et autres députés du clergé, de France, que le Saint-Esprit a établis pour gouverner l'Église dans laquelle vous êtes nés, et qui, par une succession perpétuelle, tenons encore aujourd'hui la même foi et occupons les mêmes sièges que les saints prélats qui ont apporté la religion chrétienne dans nos Gaules, venons vous chercher, et par la fonction que nous faisons d'ambassadeurs pour Jésus- * Christ, comme si Dieu même vous parlait par notre bouche, nous vous exhortons et nous vous prions de nous dire «pourquoi vous vous êtes séparés de nous?»
À ces exhortations, les signataires de l'adresse en ajoutent d'autres; ils supplient les protestants de se laisser gagner par leur tendresse et vaincre par leurs prières. «Si vous vous y refusez, leur disent-ils , les anges en pleureront de douleur, et la grâce de la paix, que nous avons demandée pour vous avec tant d'amour et tant d'instances, retournera à nous, parce que vous l'aurez rejetée. Dieu ne nous demandera pas compte de vos âmes.»
Si la lettre pastorale se fût terminée là, on eût pu croire que les prélats, sentant l'odieux des persécutions précédentes, attendaient désormais de la persuasion et de la charité, ce qu'ils avaient jusqu'alors demandé àla violence, mais, en terminant, ils découvrent la griffe du lion : «Si vous refusez, leur disent-ils, de répondre à nos désirs, cette dernière erreur sera plus criminelle que toutes les autres, et vous devez vous attendre à des malheurs incomparablement plus funestes et plus épouvantables que tous ceux qui vous ont atteints jusqu'à présent dans votre révolte et voire schisme. *%
1. Cette lettre portait 75 signatures : 8 d'archevêques, 25 devêques, 35 d'ecclésiastiques de second ordre; celle de Bossuet s'y trouve. Ce fut probablement lui qui la rédigea.
Traduisons : Vous ne voulez pas de notre rosée ; eh bien ! vous aurez le feu du ciel. Les réformés ne s'y trompèrent pas.
Les prélats s'occupèrent aussi de dresser un cahier contenant quinze méthodes de conversions, pour aider leurs agents dans leur œuvre de prosélytisme; nous en avons déjà parlé. Nous ajouterons seulement que pour leur donner de l'efficacité, elles étaient accompagnées de lettres de cachet. Tout en ne paraissant vouloir attendre que de Dieu, la réduction des protestants à la foi catholique, le clergé n'oubliait pas de faire appel au bras séculier, le seul levier sur lequel il comptât pour ramener la France à l'unité religieuse. Il obtint de Louis XIV deux lettres, l'une pour les archevêques et les évêques, et l'autre pour les intendants des provinces. Le roi recommandait aux uns et aux autres «de ménager les esprits de ceux de la Religion Prétendue Réformée avec douceur, de ne se servir que de la force des raisons, sans rien faire contre les édits et déclarations, en vertu desquelles l'exercice de leur religion était toléré dans le royaume.» 1
Le but de cet insigne supercherie était d'apaiser les défiances des réformés et de les empêcher de s'expatrier, en leur faisant croire qu'à l'avenir on respecterait les édits, parce qu'on ne recourait plus contre eux aux vexations et aux violences ; et ce prince signait ces choses de sa royale main , quand ces édits au'il voulait qu'on respectât étaient déjà anéantis par des déclarations contraires, et qu'il se préparait à faire par une révocation générale, ce qui était déjà fait par tant de révocations particulières!
La publication des lettres royales et des documents qui l'accompagnaient trouvèrent un grand nombre de protestants disposés à se laisser séduire. «Le roi, disaient-ils, a enfin compris que le temps des violences est passé, et quand il nous assure de sa parole royale qu'il veut nous traiter avec douceur , observer ses édits, c'est qu'il réprouve l'infamie des moyens employés contre nous jusqu'à
1. Les deux lettres du roi (10 juillet 1682) se trouvent dans les Mémoires du clergé, t. Ier, p. 37-39.