LIVRE XXXVII
ce jour; notre faiblesse n'est -elle pas notre plus fort rempart ? Nous n'avons ni charges, ni dignités, ni espérances temporelles; les libertés qui nous restent pour l'exercice de notre culte sont si minimes, que notre chute n'est plus qu'une affaire de temps,» et ils se rassuraient, tant ils avaient soif de paix et de repos.
H y avait parmi les réformés des gens clairvoyants qui ne se laissèrent pas éblouir par ces apparences trompeuses; sous la peau de brebis, ils voyaient la griffe du lion; cependant ils renvoyaient à un temps éloigné l'heure des violences, et leur crainte du moment était qu'on ne fit revivre le projet du capucin Joseph, et qu'on ne forçât les réformés à avoir des conférences dans lesquelles ils auraient pour juges leurs adversaires. Une grande agitation régnait dans toutes les églises; chacun attendait avec anxiété quel serait l'effet que produirait la significatien de la lettre pastorale et dans quelle forme elle serait faite.
Claude répondit à l'avertissement pastoral1; il lui fut facile de dévoiler aux moins intelligents les ruses du clergé. Un jeune écrivain, Jacques Basnage, qui porta plus tard un nom célèbre, fit paraître sous le voile de l'anonyme un écrit contre les méthodes. A dix-sept ans, Basnage connaissait à fond la littérature grecque et latine, et parlait l'anglais, l'italien et l'espagnol. Il quitta Saumur, où il avait fait ses études classiques sous Tanneguy, Lefèvre, et se rendit à Genève, où il commença sous Mestrezat, Turretin et Tronchin, son cours de théologie, qu'il continua à Sedan sous Jurieu et le Blanc de Beaulieu.
Basnage retourna à Rouen , sa ville natale. A peine arrivé, il tomba gravement malade. Immédiatement après son rétablissement, il prêcha d'une manière si remarquable, que le consistoire de Rouen le choisit à l'unanimité pour remplacer le célèbre Etienne Le Moine, appelé depuis peu à Leyde pour professer la théologie. Le jeune
1. Le premier écrit était intitulé : Considérations sur les lettres circulaires de rassemblée du clergé de France (1682); le second : Réflexions solides sur le monitoire de l'assemblée du clergé adressé aux protestants et sur les lettres du Roi très-chrétien aux évêques et aux intendants sur le même sujet. Le premier écrit est imprimé à La Haye ; le second ne porte pas de nom de lieu.
pasteur fut installé au mois d'octobre 1676 et justifia les hautes espérances que ses débuts en avaient fait concevoir. En 1679 il fut désigné pour prêcher devant le synode provincial de la Normandie, assemblé à Saint-Lô. «Il s'y fit admirer, ditBayle1, et son examen des méthodes, par lequel il débuta dans la carrière des lettres, obtint un grand succès. «Cet ouvrage anonyme, dit le même écrivain, est fort bien écrit, abondant en pensées et en beaux raisonnements ; l'auteur, ajoute-t-il , se fait un malin plaisir d'opposer à la doctrine (presque protestante) de Bossuet sur le culte des images, celle d'un autre théologien éminent de l'église romaine, le cardinal Raymond Gapisucchi, maître du sacré palais2. » Nous retrouverons plus tard , dans le cours de nos récits, Basnage, dont Voltaire, son admirateur, disait : «Il est plus propre à être ministre d'un État que d'une paroisse. »
Nous avons dit que la préoccupation des réformés était le résultat de la signification de l'avertissement pastoral et de la forme dans laquelle elle serait faite. Le clergé les délivra de la plus grande de leurs craintes, en choisissant l'église de Paris pour la première à qui cet avertissement serait signifié. 3
Le clergé voulut d'abord que la signification se fit au temple, le dimanche pendant le service; le consistoire s'y opposa, parce que l'avertissement devait être signifié aux consistoires et non aux églises. L'intendant de la généralité de Menars dut céder : le dimanche, 20 septembre 1682, vers les onze heures du matin, il se rendit à Charenton, accompagné de l'official, de quelques ecclésiastiques et de deux notaires apostoliques. Il fut reçu par le pasteur Allix et trois anciens , qui le conduisirent dans la salle où les anciens l'attendaient; il prit sa place dans un fauteuil au haut de la table. Claude, qui présidait, était à sa gauche;
1. Bayle, Dict. histor., art. Basnage. — Haag, France protest., art. Basnage.