LIVRE XXXIX
L'hospitalité de l'électeur fut largement récompensée, moins encore par l'industrie et l'activité de ses nouveaux sujets que. par leurs vertus. Formés à la rude et salutaire école du malheur, les réfugiés montraient leur foi par leurs œuvres, et faisaient, selon le commandement de leur maître, luire leur lumière devant les hommes.
Plusieurs hommes remarquables faisaient partie du refuge; nous en citerons quelques-uns : Schomberg, Ancillon, Abbadie.
Abbadie était né, en 1654, à Nay, petite ville du Béarn, de parents pauvres; quelques hommes généreux se chargèrent de son éducation, -et l'envoyèrent étudier successivement à Puylaurens, à Saumur et à Sédan. En 1685, il alla à Paris pour se former à la prédication. Bientôt après, il fût appelé à desservir ia colonie naissante de Berlin, sur laquelle il jeta beaucoup d'éclat, et qu'il ne quitta que sur les instances de Schomberg.
Abbadie, après s'être acquis un nom comme prédicateur, mit le sceau à sa réputation par son Traité de la vé~ rite de la religion chrétienne. Ce célèbre ouvrage parut la première fois à Rotterdam en 1684, au moment oùLouis XIV se préparait à appeler ses sujets dissidents à opter entre l'exil et l'apostasie. Ce livre causa une sensation universelle; jamais le christianisme n'avait été défendu contre l'incrédulité avec plus de science, de force, de raison et de logique. La preuve de la divinité de la révélation chrétienne , y était portée jusqu'au dernier degré de l'évidence morale -/chose digne de remarque, ce fut parmi ceux, qui devaient se faire les apologistes de la révocation de l'édit de Nantes , que l'enthousiasme fut le plus à son comble ; (.(c'est, disait la légère et spirituelle Madame de Sévigné, le plus divin de tous les livres; cette estime est générale, je ne crois pas qu'on ait jamais parlé de la religion comme cet homme là *.» 11 n'y a que ce livre à lire au monde, disait Bussy-Rabutin, c'est un livre divin, je ne dis pas seulement pour la matière, mais encore pour la forme; je ne veux plus lire que ce livre-là pour ce qui regarde mon salut.» — «La seule chose qui me choque, disait Mon-
1. Voir les appréciations de la vérité de la religion chrétienne dans Ernesti, Newe theolog. Biblioth., t. Ier, p. 43.
tausier à Spanheim, l'ambassadeur de l'électeur de Brandebourg, c'est que cet homme soit de Berlin.»
Cet écrivain, qui honora la France par son génie, et qui fournit aux protestants et aux catholiques des armes contre l'incrédulité , vécut et mourut sur la terre étrangère \ et le prince qui permettait aux pirates d'Alger de pratiquer leur culte à Marseille , n'eut jamais l'idée d'ouvrir au grand Abbadie une chaire dans sa capitale, pour y faire un cours d'apologétique chrétienne; s'il l'eût fait, il eut préparé à la France une génération d'hommes qui eût résisté au souffle dissolvant de cette incrédulité , qui mina sourdement son trône , et prépara le cataclisme dans lequel il s'engloutit.
L'Angleterre comme le Brandebourg, se montra hospitalière pour les protestants; depuis plus de cent ans, elle les soutenait par ses armes et ses traités; mais à part Edouard VI et Cromwell , ses souverains les avaient aidés plus dans l'intérêt de leur politique que dans celui de leur foi; plus généreux que leurs princes, les protestants anglais s'étaient toujours montrés sympathiques pour leurs coreligionnaires de France. Les persécutions, qui eurent lieu sous François Ier et Henri II, leur envoyèrent l'avantgarde des fugitifs. Les dragonnades, avant et après l'édit de révocation, leur envoyèrent le reste. Dieu bénit les émigrants; car il disposa favorablement le cœur de leurs hôtes, qui les aidèrent à s'établir dans leur pays d'adoption; une somme de deux cent mille livres sterling fut collectée , et forma un fond désigné sous le nom de royal bounty ou bénéficence royale. L'esprit pratique des Anglais se révéla, dans cette circonstance, d'une manière remarquable: on pensa à tout, on pourvut à tout; dans le courant d'une seule année (1687), quinze mille cinq cents Français furent secourus; le comité, chargé de répartir les sommes, nous donne, dans le compte rendu de ses
1. Abbadie mourut en Irlande dans la 73e année de son âge, il était doyen de Killalow et avait desservi pendant quelque temps l'église française de Londres , dite de Savoie. La liste de ses ouvrages se trouve dans la France protestante , art. Abbadie.