LIVRE XXXIX
ressauts et les phis curieux sur l'évasion des protestants.'
Ce ne fut pas l'un des spectacles les moins étonnants d'un siècle qui en eut tant, que la vue d'un peuple qui donnait à une génération, profondément égoïste, un exemple si éclatant de sa fidélité aux convictions religieuses. Il eût pu vivre en paix, conserver ses biens, les accroître , voir tomber sur lui le regard gracieux d'un maître tout-puissant: il ne le voulut pas, s'exila volontairement et renonça à ce qyi laisse tant de souvenirs ineffaçables dans le cœur, au sol natal; il lui dit adieu sans espoir de retour, tant grande était sa soif , de pouvoir, sur un coin de terre liî re, célébrer son culte en paix.
Dieu , qui ne se laisse jamais sans témoignage à l'égard de ceux qui ont le saint courage de son service, disposa les cœurs des habitants des contrées où les réformés cherchaient un asile. Frédéric-Guillaume , électeur de Brandebourg, comprit la faute de Louis XIV et la mit à profit; il répondit à l'édit du 48 octobre 1685, par celui de Potsdam du 29 du même mois. Dans la préface de cet édit, dicté moins parle chrétien que par l'homme politique, il disait:
((Comme les persécutions et les rigoureuses procédures qu'on exerce depuis quelque temps en France, contre ceux de la religion réformée, ont obligé plusieurs familles de sortir du royaume, et de chercher à s'établir dans les pays étrangers, nous avons bien voulu, touchés de la juste compassion que nous devons avoir pour ceux qui souffrent pour l'Évangile et pour la pureté de la foi, que nous confessons avec eux, par le présent édit signé de notre main, offrir auxdits^ Français une retraite sûre et libre dans
1. Pour tout ce qui concerne l'émigration, voir : Claude, Plaintes des protestants. — Jurieu, Lettres pastorales. — Manuscrit de Blanche Gamond. — Élie Benoît, Hist. de l'édit de Santés. — Weiss, Histoire des réfugiés. — Corbière, Histoire de l'église de Montpellier. — De Félice , Histoire des protestants de France. — Rossier, Histoire des protestants de Picardie. — Lièvre, Histoire de l'église protestante du Poitou. — Bulletin de Fhist. du prot. franc. — Les bibliothèques des églises wallonnes renferment de précieux documents.
toutes les terres et provinces de notre domination, et leur déclarer en même temps de quels droits, franchises et avantages nous prétendons les y faire jouir, pour les soulager et pour subvenir, en quelque manière, aux calamités avec lesquelles la Providence divine a trouvé bon de frapper une partie si considérable de son Église.»1
Cette offre de l'électeur affermit les résolus, décida les incertains, et ouvrit une large porte à l'émigration, aux protestants de l'est et du nord du royaume. Us savaient que dès qu'ils auraient mis le pied sur cette terre de réfuge , ils y trouveraient une patrie. Ils ne se trompaient pas; le pays était pauvre , mais les cœurs étaient généreux. L'électeur dit un jour : «Je vendrai ma vaisselle plutôt, que de les laisser manquer de secours. »
Toutes les classes de la société, militaires, gentilshommes, pasteurs, écrivains, légistes, médecins, peintres, architectes, négociants, industriels, artisans, cultivateurs, fournirent leur contingent au refuge, et formèrent de nombreuses colonies qui ne tardèrent pas à devenir florissantes. Chacun apporta, sur cette terre hospitalière, sa science, sa piété, ses talents, son industrie, ses bras, sa reconnaissance , et, comme si cette terre, en arrière d'un siècle, eût été frappée par la baguette d'une fée, on y vit s'élever de belles manufactures de laine et de soie, à l'instar de celles de Reims et de Lyon; on y convertit le chiffon en papier, comme à Angoulême et à Ambert; on y fabriqua les cuirs comme à Tours; des chapeaux comme à Caudebec; l'art du chamoiseur, du mégissier et du gantier, de l'orfèvre et du bijoutier, y prospérèrent; on y fabriqua des armes et des instruments de cuivre, des toiles peintes, des cotonnades, des tapis et des tapisseries; on y établit un commerce de modes, on y exploita des mines de fer et de cuivre.
Les réfugiés, que le vent de la persécution y avait amenés d'Orange et des vallées vaudoises, perfectionnèrent l'agriculture; ils apprirent à leurs hôtes à faire des prairies artificielles, à cultiver le lin, le colza, le tabac, qui devint l'une des richesses du pays; ils créèrent l'horticulture et la culture des fleurs.
1. Ancillon, Histoire de rétablissement des réfugiés en Brandebourg. Berlin, 1690.