‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 46 sur 149 · LIVRE TII · texte numérisé non relu

LIVRE TII

sont joueurs, libertins, ivrognes; mais vous l'êles comme eux. Vous voulez chasser tout le clergé du pape et mettre en son lieu et place des ministres de l'Evangile; ce sera un grand bien en soi-même, mais un grand mal en regard de vous, qui mettez votre félicité à jouir de vos plaisirs, qui sont désordonnés; vos prêtres vous le permettent aujourd'hui, au lieu que si vous aviez des prédicateurs, ils permettraient ce que le pape défend, et demanderaient l'observance des lois de Dieu, qui sont autrement difficiles que celles de Rome. Ces ministres vous donneront une réformation par laquelle il faudra punir le vice, ce qui vous irritera fort. Vous haïssez les prêtres, parce qu'ils sont à vous trop semblables; vous haïrez les prédicateurs, qui seront à vous trop dissemblables; vous ne les aurez pas gardés deux ans, que vous les renverrez, sans les payer de leurs .peines, à grands coups de bâton. Ainsi, faites de deux choses l'une : si vous voulez être corrompus comme vous l'êles, souffrez la pareille chez vos prêtres; ou si voulez vous réformer, commencez à devenir meilleurs, puis envoyez quérir les ministres qui vous réformeront tout-à-fail. »'

Ce discours leur donna à penser. Si Bonnivard n'avait pas le langage de la foi, il avait celui du bon sens. Le bon sens a son éloquence aussi, et cette éloquence est plus rare qu'on ne le suppose généralement. Toutefois, le bien sortit de l'excès même du mal : car des vices des prêtres s'était formé, peu à peu, un nuage chargé de tempêtes qui devait éclater sur lui. Tout vicieux que fussent les Genevois, ils avaienlccpendant l'instinct du bien, et en voyant un clergé qui s'était dévoyé tout entier, ils s'étaient prisa le mépriser, et de leur mé[)ris s'était formée une opposition lente, qui n'attendait qu'une occasion pour se formuler nettement. Cette occasion se présenta à .son heure. La grande voix de Zwingle partit du sommet des montagnes et relenlit d'écho en écho dans toute l'Helvétie. Genève l'entendit et tressaillit de joie et d'élonnemenl. Mais dans la lutte qu'elle allait engager avec Rome, c'était moins le saint esclavage de Jésus-Christ qu'elle recherchait, que la rupture du joug clérical.

. ' Gabsreï, Hist. de Ctuôve, lom. i, ji. C5.

L'œuvre, certes, n'c'laitpas facile; mais il y avnitdan^Ies cœurs tant de lassitude du pouvoir clérical, que la révolution du mépris précéda de quelques années la révolution religieuse. Les esprits étaient donc en travail comme aux jours où se forment les grandes oppositions qui changent la face des empires et élèvent sur leurs ruines des empires nouveaux. Genève, ville d'industrie et de commerce, avait des négociants partout : c'étaient ces hommes honnêtes et laborieux qui, revenant de leurs lointains voyages, racontaient à leurs concitoyens émerveillés comment à Berne, à Strasbourg, à Wittemberg et dans cent villes d'Allemagne, le culte romain était aboli, et les prêtres remplacés par des pasteurs instruits, austères, pieux, point avares. En entendant ces choses, les Genevois faisaient naturellement des comparaisons, toutes au désavantage de leur clergé. Leurs regards so portèrent alors sur leur évêque, qui vivait comme un Sybarite ; sur les chanoines, qui marchaient sur les traces du prélat; sur les religieux de Sainte-Claire, dont le couvent était un lieu de dissipation; sur les cordcliers et sur les moines de Saint-Victor, qui avaient perdu l'esprit de leurs fondateurs. Dans ces regards scrutateurs, le clergé romain trouva sa première défaite; la Bible lui. donna le coup de mort, en mettant les masses sur les avenue^ du libre examen. Ceux-là mêmes qui ne croyaient pas au Livre sacré s'en servaient comme d'une armo meurtrière. Le clergé se réveilla de sa torpeur, non pour pleurer ses péchés sur le sac et la cendre, mais pour défendre avec acharnement le terrain sur lequel l'opposition avait mis résolûment le pied. Il s'aperçut avec effroi que le confessionnal était moins fréquenté, le culte moins suivi, et que les indulgences, aux yeux des hommes instruits, n'avaient guère plus de valeur qu'un papier discrédité. Il monta alors en chaire; tempêta contre les hérésies nouvelles; voua Lu Iher et Zwingle à tous lesdémons do l'enfer; damna quiconque suivrait leurs enseignements; exalta, outre mesure, le sacrifice de la messe, et rendit à ses cérémonies toute leur pompe et leur éclat. Il fll co qu'il fait toujours là où sa ruine est proche.

Il y a des gens qui sont partisans des révolutions, mais qui, comme Erasme, s'imaginent qu'elles peuvent s'ac-

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