‹ Histoire de la réformation françaiseChapitre 47 sur 149 · LIVRE m · texte numérisé non relu

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complir sur le papier : c'est une erreur. 11 n'y a pas de révolution politique, religieuse ou sociale, sans l'intervention du peuple. C'est lui qui est le grand acteur chargé de donner le dénoûment du drame.

Cela arriva à Genève : deux pouvoirs y étaient alors en présence : celui de l'évêque et celui des Deux- Cents. L'un ne voulait pas céder à l'autre; parfois seulement, ils se faisaient de mutuelles concessions; mais dans ces concessions mêmes se révélait la rivalité la plus grande. Un fait va le démontrer. Depuis l'introduction du luthéranisme dans la ville, le peuple commençaità manger de la viande pendant les jours défendus, se fondant sur ces paroles de l'apôtre Paul : « Mangez de tout ce qui se vend à la boucherie.»' Pierre de la Baume en fut profondément irrité : c'était une atteinte portée à ses droits d'fcvêque, et un mépris de ses mandements. Il porta plainte devant le conseil des Deux-Cents, qui lui prêta main-forte, et rendit au commencement de l'année un décret par lequel nul ne pouvait manger de la viande pendant les jours défendus, sans la permission de la justice; tout délinquant était condamné à bâtir trois toises de muraille aux remparts de Saint-Gervais. Les prêtres triomphaient : le conseil était évidemment pour eux ; ils allaient bientôt regagner le terrain perdu. Ils s'étaient trop hâtés de se réjouir : le conseil n'était pas assez luthérien pour faire acte public de luthéranisme, et rayer d'un coup de plume une tradition romaine; mais il n'était pas assez catholique pour épargner les prêtres qui pratiquaient le carême sans pratiquer la pureté. A peine le décret était-il rendu contreles contempteurs du maigre, que des voix éloquentes et courageuses s'élevèrent du sein du conseil : « Quoi ! dirent-elles, les prêtres nous forceront à nous abstenir de la viande, pendant qu'ils ne s'abstiennent pas du vice de l'impureté? Leur vie licencieuse n'est-elle pas connue?» Alors elles nommèrent les lieux, les personnes, citèrent des faits, des noms, et ce même conseil, qui avait condamné les violateurs du carême à faire trois toises de muraille aux remparts de

' I Cor. X, — 23.

'134 inSTOlUE DE L,\ m'FOUMATION FRANÇAISE.

Saint-Gervais, condaninn îi la même [mine loul occlôsiastiquo qui se rendrait coupable d'immoralité.'

Ce jugement ne satisfit personne; mais, vu l'éfat des esprits, il avait une signification qui n'échappa ni aux luthériens, ni au clergé. Des deux côtés donc on se prépara à l'attaque et à la résistance : les luthériens firent circuler leurs idées; les prêtres demandèrent ù do nouveaux miracles lo rafl'ermissement de leur jiouvoir ébranlé.

Trois partis .se trouvaieni alors en présence : celui des ultramontains qui voulaient conserver dansleur intégrité les traditions du passç; celui des politiques qui ne voyaient dans une révolution que la fin du pouvoir desjiolique dos prêtres ; enfin celui dos hommes qui voulaient une réformation dans la foi jiour l'avoir dans les mœurs. Des trois partis, ce dernier était le plus petit en nombre; mais il avait pour lui le courage, l'entrain, l'initiative; il avait de plus In justice et le bon droit. Si jusque-là ses conquêtes n'avaient été que partielles, le moment approchait où il allait engager une lutte dans laquelle il devait vaincre ou périr. Clément VU, pris do vertige, donna le signal du combat le 23 mars 1631.

lîl.

Il y a dos moments où les hommes q^ui sont h la tête dos jiouplos ne savent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils loul. Tous leurs actes sombleiit aller à rencontre de leurs désirs ; l'une do leurs mains démolit ce que l'aulro édifie. Quand la Réiorme éclata, la papauté eût pu l'arrêter au moyen de quelques concessions dont les rciormateursse fussent contentés. Son rôle eût été grand et digne des bénédictions d(! la postérité. Mais les cvêquesdo Rome ne .surent rien céder ; ils ne comprirent même pas qu'on osât toucher à l'arche sainte; quand donc il aurait fallu travailler à l'extirpation dos abus, on ne songea

' Registres du Conseil, tom. i, p. Go. — Voir note xut.

LIv^E iir.

qu'à les légitimer. C'est ce que fît Clément VII, auqiul les mésaventures de Tetzel n'<\vaient pas ouvert les yeux. Ce pontife osa, à Genève, où tant de germes d'opposition fermentaient, publier un jubilé el ouvrir un marché d'indulgences. Il osa, chose inouïe! faire afficher sur tous les poteaux de la ville un tarif pour la rémission des péchés. Les regards étonnés des Genevois y lisaient que l'homicide se rachète pour quinze livres deux sous six deniers; le faux serment, vingt-neuf livres cinq sous ; l'adultère, quatre-vinet-scpt livres, etc.

Qu'on juge de l'indignatica des citoyens honnêtes et droits, en présence de ces honteuses alOchcs. .-V. la surprise succéda kl colère ; à la colère, le mépris. Jamais Borne ce descendit plus bas dans l'esprit de ses fidèles. Dans son égarement, elle se crucifia elle-même à ces poteaux sur lesquels elle avait, sans rougir, étalé sa honte et sa simonie. Le clergé triomphait; mais quel no fut pas son courroux, quand, le malin, il vit que tous les filacards étaient lacérés et remplacés par d'autres, sur lesquels on lisait ces mots, où toute la Réforme se trouve en germe : Die u notre Pîre céleste promet à chacun le pardon général de SCS pèches sous la seule condition de la repentanc€ et d'une foi sincère aux promesses de Jésus-Christ.

Quand le jour commença à poindre et que les yeux so portèrent sur les nouveaux placards, des groupes de personnes se réunirent au pied des piliers: là une polémique vive, ardente, railleuse, commença. Les controver.sistes, dans leurs paroles animées et pittoresques, établissaient des points de comparaison entre Jésus-Christ qui donno gratuitement le pardon des péchés et son vicaire qui le vejid. Ils commentaient, article par article, le honteux tarif et laissaient tour à tour éclater leur indignation et leur ironie. Les prêtres qui étaient présents lancèrent leurs imprécations contre les afficheurs, qui avaient profilé des ombres de la nuit pour accomplir leur œuvre; ils menacèrent de tous leurs analhèmes ceux qui avaient des tendances au luthéranisme. Un chanoine de Fribourg, du nom de Verniy, tremblant de colère, foula aux pieds un placard qu'il arracha : au même moment, un intrépide jeune homme, sans prononcer un seul mot, tira do sa poche une nouvelle affiche et la colla sur les debrisdo

celle que Vernly venait d'arracher ; celui-ci, outré de tant d'audace, lui donna un soufflet, tira son épée et se jeta sur le hardi luthérien, qui croisa bravement le fei et blessa le chanoine au bras. Les prêtres se jetèrent sur Goulaz (c'est le nom du jeune homme) ; mais la foule prit hardiment son parti, et chacun lui fit u n rempart de son corps. Dans ce moment, les prêtres purent mesurer de l'œil fous les progrès que le luthéranisme avait faits à Genève. En tout autre temps Goulaz eût expié par la mor'. l'outrage fait au corps sacerdotal dans la personne de Vernly; il en fut quitte pour une forte amende.

Furieux comme un tion blessé dans son antre, le clergé porte plainte à Fribourg, qui intervient et fait comprendre à Genève qu'il veut bien la défendre contre l'ambition des ducs de Savoie , mais à condition qu'elle ne favorisera plus les idées luthériennes; et Fribourg appuyait tout cela du souvenir des services rendus. C'en était fait de la Réformation genevoise si la ville dans ce moment n'eût pas eu à sa tête des magistrats intègres et portant haut le sentiment de la dignité nationale. Leur cœur patriote se souleva d'indignation, en apprenant que les chanoines avaient demandé l'intervention de l'étranger pour se défendre contre leurs adversaires. Après avoir répondu aux Fribourgeois que les syndics n'avaient pu empêcher une dispute arrivée soudainement, et que l'auteur de l'affiche avait été puni, ils mandèrent M. de lîonmont, grand vicaire de l'évêque, et lui tinrent ce langage :

« Monseigneur, si vous voulez que les nouveautés qui choquent si fort les Fribourgeois ne s'épandent pas en la ville, ordonnez à vos prédicateurs des paroisses et des couvents de laisser ces fables absurdfes, tirées des légendes des saints, qui jettent du ridicule sur notre sainte religion ; prêchez l'Evangile dans sa pureté, sans y mêler aucune intervention humaine ; parlez comme nos pères dans les anciens jours, alors qu'il n'y avait qu'un cœur et qu'une âme dans l'Eglise : c'est le moyen infaillible d'arrêter les nouveaux sentiments. »

La Réforme genevoise fit ce jour-là un grand pas. Les yeux s'ouvraient peu à peu sur les abus de l'Eglise romaine. L'histoire a conservé le souvenir de ces hommes

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