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Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IV

Je commence répof|uo de réaction. La réforni»éclate sur l'Europe connue un grand fait de philosophie et d'avenir; clic rbranle la \icillc soin. 1

ciété , le vieux droit public , les institutions locales, la couronne comme les municipalités; la cathédrale gothique avec ses saints évoques, ses vier{i;es d'or et ses vitraux de bleu céleste , comme les halles , le parloir des bourgeois avec leurs privilèges et les droits de cité ; elle attaque la confrérie religieuse comme les agrégations de métiers ; elle traîne dans la poussière la bannière bénite des monastères comme le guidon des tréfdeurs d'or , des drapiers ou des marchands d'espices : l'examen, le terrible examen se pose, menaçant de broyer toute cette société de croyances. La réformation est la lutte d'un principe rationnel , de l'indépendance intellectuelle sans bornes, contre un système de libertés locales et appliquées aux habitudes, aux besoins des populations. Souvent cette crise se produit dans les sociétés ; elles vivent paisibles sous une constitution que les siècles ont faite , quand apparaît un principe qui séduit les esprits avancés, mais qui étonne et cflVaic les masses. Au seizième siècle, (junnd on p;irlaii aux halles de Paris de briser le catholicisme sous la réformation de Calvin, on produisait le même effet que lorsque aujourd'hui

un parle delà république a certains esprits; et pour, quoi ? c'est que tout était alors organisé d'après le princi|)e catholique; inuuunités, franchises, habitudes , et que ces choses ne se dérangent pas sans crise. Les idées d'une liberté philosophique sont d'ailleurs moins saisissantes que l'usage d'une indépendance pratique; et la municipalité qui élisait s&ï maire, échevins, ses quarteniers, dixainiers, n'eût pas échangé sa charte de privilèges contre lt> prêche du libre e\amen qui s'implantait dans ses murailles, avec la seigneurie ieodale et le despotisme matériel de la chevalerie béarnaise du prince de Condé ou de Henri de >avarre. La ligue, Monsieur, s'explique toute seule. Une organisation puissante ne tombe pas sans résistance, quand elle tient surtout aux entrailles de la terre, au cœur et à l'imagination de l'homme. Les nouveautés ne s'imposent même pas par la \ictoire; elles ont besoin d'être parla conviction: la ligue fut donc l'cxprcssiou et le dernier cllurt d'une société, luttant avec énergie pour se dél'endre elle-même avec ses franchises et son caractère national. Elle fut vaincue dans sa l'orme; elle ne put l'être dans son principe , car i.-e priii-

cipe, c'était le catholicisine, la vie du peuple au moyen âge. Henri IV ne put dissoudre la ligue qu'en adoptant la base sur laquelle l'union reposait; il fit sa royauté catholique.

Dans une époque toute de pamphlets et de caricatures , il parut deux ouvrages de l'opinion parlementaire , de ce tiers parti des politiques poursuivi par les ligueurs comme des basilics et des pourceaux d'Kpicure. L'un fut cette Satire Ménippée, si célèbre d'esprit bouffon et de personnalités moqueuses; l'autre lut la procession caricaturée de la ligue , oii l'on peignit des moines le casque en tête, la dague au poing , et les braves étudians de l'Université, armés de pertuisaneset de vigoureuses arquebuses : c'est avec ces deux documcns d'une spirituelle vengeance qu'on a écrit l'histoire de la ligue. Quand on a eu bien déclame contre les seize, quand on a fait un cha])itre contre les curés de Paris, le procureur Leclerc , le conseil de l'union, fanatiques rebelles au roi, quand on a reproduit la ligue sous mille formes, couronnée de monstres et de serpcns , et le cardinal de Hourbou sous les traits d'un imbécile, ou a tout dit; et tu effet la ville de Paris (ut vain-

eue, les oHiciiîis du peuple jtroscrits : et ne laut-il pas être inexorable pour (jui subit cette loi île la victoire ?

La ligue , ce fut la commune catho!i([uc dclendant sa constitution , ses antiques usages auxquels elle resta profondément attachée lorsque les classes les plus élevées les abandonnaient. Et qu'avait de ridicule cette belle et grande défense municipale de Paris parla ligue, où l'on mourait pour le saint de sa bannière , pour les libertés de l'Hùtel-de-Ville ? Et quand nous avons vu les njoines saisir encore une fois rar(|uebuse, s'ensevelir sous les ruines de Saragosse, est-il jjerniis de se moquer de l'esprit religieux du seizième siècle ? Les temps changent ; les mobiles de religion , de patrie et de gloire se modifient , l'héroïsjue reste toujours une grande chose; quand la vie est offerte en holocauste , il n'y a pas de place pour le ridicule. On ue joua jamais des parades sur les tombeaux.

Si le catholicisme eut ses formes populaires dans la ligue, il eut aussi son type et sa personnification dans Philippe 11. Tout système, tout siècle se transfigure dans un lionuiic (|ui en devient k

niartvr , le héros ou le dominateur. Je ne sache pas un caractère plus complet, mieux en harmonie avec le prin cipe catholique , que ce fils du grand Charles , plus grand que lui , parce qu'il se posa inflexible au milieu d'une société qui croulait sous la réforme ; Charles- Quint fut l'homme aux tempéramens : la prédication de Luther le jeta dans un trouble indicible, dans une incertitude qui laissa toutes ses idées flotter entre des partis divers; et ce ne sont pas ces forces timides qui débrouillent le chaos. Philippe II parut à l'époque du libre examen et personnifia l'autorité. Les papes qui se montrèrent au seizième siècle ne furent pas tous à la hauteur de leur mission; puis, leur courte vie de vieillard ne permettait pas cette vaste pensée d'un demi-siècle d'existence. Philippe II fut le pontife armé, la main du vieux sy.stème invoquant partout les forces sociales contre une terrible perturbation. C'est l'unité monarchique et religieuse se réveillant dans la lutte contre le morcellement féodal et réformateur; et ce caractère de roi est tout trempé de l'esprit catholique : la persévérance invincible, l'obstination qui ne recule

jamais iie\aiil les obstacles . rabîjolutisiiio dune conviction liaute et prolonde, la patience, la résignation en face du malheur, la modestie qui attribue tout à Dieu dans la victoire , et invoque son nom pour justifier les plus cruelles nécessités. Lorsque un caractère se lait typed'uVie civilisation, il en contracte toutes les grandeurs et les infirmités; la société s'incarne en lui, et voilà ce qui explique ces mystères de souffrances , ces martyres de religion ou de philosophie qui apparaissent dans tous les mythes antiques. Les esprits vulgaires ont pu ne voir dans Philippe II que de Tambition; il y avait quehjue chose de plus haut : il s'était lait une mission ; pensée forte , dominatrice qui absorbe la vie et le cœur de l'homme.

tl quelle vie pleine et puissante que celle de Philippe II ! J'ai vu et touché ses œuvres. San- Lorenzo porte encore les empreintes d6 cette main de fer qui .se posa comme résistance; San- Lorenzo, inuuense monument que la pen.sée catholique jeta solitaire au pied d'un rocher ! (ie roi qui remuait le monde , dessina le plan de ce palais de retraite et de pou\(»ir, en forme dp

Mil

gril , pour rapiieler les douleurs i-l le uiartyrc d'un pauvre moine tout humble dans sa carrière de persécution et de désert. Je ne sache rien qu'on puisse comparer à l'infatigable activité de Philippe II. Vous, Monsieur, qui aimez les vastes pensées de gouvernement, qui recherchez la trace des ressorts secrets dans la marche des temps et des hommes , parcourez un jour les archives de Simancas que les hasards de la guerre ont transportés parmi nous; là vous verrez les nionumens de cette politique universelle. Ce ne sont pas seulement des signatures apposées au bas de' quelques instructions écrites par des secrétaires d'Etat ou des ministres; tout est corrigé de sa main royale, tout s'assouplit à sa pensée. Souvent à la fin d'une dépèche le roi d'Espagne formule sa propre volonté : « Persistez avec adresse à faire reconnaître l'Infante, ne heurtez rien , mais allez à vos fins , » écrit-il à ses envoyés Taxis , Mendoza , Ibarras. Dans une minute de dépèches adressées , lors des États de 1593, au duc de Feria , le secrétaire d'État avait mis , « Vous ferez exclure le prince de Béarn ( Henri de Navarre) et les autres prince» (le la maison dr |{(iuil)Oii <|ui iiiarchcut avec lui ,

ce qui les comprend tous *. » Philippe II soulifTjne ces mots de sa main , et écrit : « H se pourroit qu'au moment où la question sera traitée , quelque prince de la maison de Bourbon ne suivisse pas le j)rince de Béarn ou s'en fusse séparé , comme vous savez que l'a fait le cardinal , et pour cette raison , je crois qu'il seroit mieux d'eilacer (d'abandonner) ce que j'ay souligné **. » C'est ainsi que Philippe II active les dépêches de son conseil et en précise la pensée.

Est-il étonnant dès-lors que tout ce qui portait un cœur catholique allât droit au roi-type, à ia pcrsonnificalion des doctrines qui constituaient la société ? Dans les temps de fortes émotions . quand un principe puissant domine les âmes, il n'y a pas de patrie territoriale. Le patriotisme de la terre , c'est le vieux droit féodal épuré et ao^randi: c'est le souvenir du clocher , de la commune ou du donjon ; le patriotisme des doctrines est un droit plus vaste , plus sympalhifjue : religion, liberté, ces mots retentissent au loin, ont

' Y Ion otros de la msa de Bothon . que andan con ol, qilr son todns.

** Y par esta yo creo es mpjor quitar la raifuda.

le monde pour domaine; quand le catholicisme lut menacé , il dut appeler son unité , sa force ; il la trouva dans la ligue , et la ligue se personnifia dans Philippe II. Rien de plus naturel , de plus simple.

Et que vient-on parler de rapports à l'étranger, de trahison, de coupables desseins? Dans une société où le principe était encore moral et religieux, catholiques ou réformés durent (chercher des auxiliaires au dehors ; si le duc de Guise correspondait avec Philippe II, Henri de Navarre n'invoqtiait-il pas les secours d'Klisabcth? le prince de Condé ne parcourait-il pas l'Allemagne pour mander à son aide les reitres et les lansquenets ?

C'est ce qui donne , Monsieur , aux relations extérieures de la ligue et des réformés à cette époque, une haute importance, et je m'en suis spécialement occupé dans ces volumes. La ligue prenant un corps , un principe de gouvernement, commence à agir avec plus d'extension à l'étranger ; et les calvinistes , vivement menacés , négocient à leur tour pour obtenir des forces nou- \ elles. Seulement leur action est moins une, parce qu'elle repose sur un prinrij)e moins ah-

solu. Klisabelh n'est pas précisément un type : l'Église quelle représente n'est point le calvinisme; les princes de la confession d'Aiif^sbourg , auprès desquels négociait le prince de Condé, ne le sont pas davantage ; mais tous prêtent aide , parce que dans tous il y a haine du pape et du principe catholique. C'est ce qui fait leur unité.

Le seizième siècle fut répo([ue des négociations actives, intelligentes, et un curieux tableau à tracer est celui des ambassades espagnoles à Paris; j'en ai compté huit depuis Charles IX jusqu'à la journée des barricades. Voici le nom et la durée de ces légations :

Chantnnncy jusqu'en I.jfiS

François de Alava ]'>~l

Aguillon , sQrTctairc { intérim ). . l.'STS

Don Diego de Çunij^a 1577

Juan de Vargas Mexia 1080

Diego 'Maldf)nado , secrclaire ( intérim ) . 1580

hian Rnptistn'I'.Txis 1584

Don Hernardino de Mendo.'.a

Indépendaninicnt de ces ambassadcuis oniciriv. l'Kspagnc entretenait des agens secondaires . et

rorgaiiisaliou hiérarchique des monastères lui fournissait partout des auxiliaires actifs et dévoués. Les principaux rapports diplomatiques de la ligue étaient alors avec Rome, la Savoie et l'Ecosse; elle n'y avait pas des ambassades reconnues et à poste fixe : c'étaient des agens spéciaux qu'elle envoyait dans de grandes circonstances , témoin la mission de l'avocat David , du père Mathieu et du duc de Nevers.

Les rois de France avaient aussi des ambassadeurs réguliers auprès de chacune des puissances, et ce système prit encore de l'extension sous l'influence de la haute négociatrice de cette époque : Catherine de Médicis. La plupart des dépêches sont conservées en manuscrit; je les ferai connaître parce que l'état de l'Europe explique des événemens qui sont aujourd hui des mystères pour les études historiques. Infatigables travailleurs, la plupart de ces ambassadeurs du conseil appartenaient au parlement . à la magistrature, à ces corps, Monsieur, où Edouard et Mathieu MoIé brillèrent de leur érudition profonde et de leur fermeté de famille, de ce dévouement aux principes cl aux lois . tradition des races de magistra-

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turc. II nous reste aussi les dépèehes tie \ illerov. Castelnau, lîellièvre , Brulard , Schoiuberfj, Kourquevaux , Saiiit-Gohard ; des infatijjables Delislo et Lausae . les né^jociateurs du concile de Trente.

Les grandes andwssades des huguenots auprès des princes de la réforme sont également nombreuses et pleines de curiosité : le due de Bouillon , Coudé , Mornay . Bèze , surtout , agirent en toutes les crises de la réforme auprès des étrangers : en Angleterre , dans TAlIemagne , dans la Suisse. C'était un système d'attaque et de politique ennemie contre l'unité religieuse dont Pliilippe 11 s'était fait la haute expression.

Les deux volumes t[uc je publie, Monsieur, embrassent la période de la réaction qui s'étend de la Saint - Barthélémy aux barricades de I088, deux événemens populaires qui tiennent l'un a l'autre, parce qu'ils émanent de la même origine et d'un mobile identique.

La Saint- Barthéicnn fut l:i réaction du principe catholi([ue et municipal contre les huguenots, la gentilhommerie montagnarde et méridionale , la féodalité béarnaise et de castel , sous leurs chefs Henri de Navarre et Coligny. I<m la

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royauté seconda ce mouvement , et voilà pourquoi elle fut respectée et maintenue.

Les barricades complétèrent la révolution ; elles furent principalement dirigées contre le tiers parti politique et modéré sous le duc d'Kpernon. Elles eurent aussi un caractère municipal , mais complètement en dehors de l'autorité royale: c'est la' commune catholique de Paris qui fait son mouvement.

C'est ainsi que procèdent les partis ! quand ils se sont débarrassés des opinions ennemies, ils arrivent aux tètes à ménageraens pour les détruire; caria modération les importune aussi bien et plus encore que les o])inions hautement hostiles.

Vous verrez , Monsieur , des scènes sanglantes, des principes inouïs , des caractères jetés en dehors de leur sphère , violens par occasion ou ])ar nécessité. Tout cela s'explique et se justifie par la tristesse des temps et le ravage des passions. Les révolutions bouleversent toutes les consciences; rien ne se retrouve à sa place ; les idées perdent leur moralité ; les expressions leur sens droil : les actes leur caractère. C'est un chaos (pic la main de Dieu seule peut einore débrouiller.

Quaud jo comaïuuçais a décrire les troubles de la ligue , le canon de la guerre civile retentissait à mes oreilles; je voyais de mes yeux se reproduire pour d'autres idées , pour des exaltations d'une autre nature , les mêmes cruautés , le même désordre de pensées, la joie des vainqueurs , l'insulte aux vaincus , l'adoration de nouveaux symboles , des bannières d'une autre couleur, des héros d'un jour , puis traînés dans la boue, des trophées sanglans , des hymnes et des imprécations ; des joies atroces et des maximes impitoyables applaudies à la tribune et [)0sées dans les lois. Plus d'une fois ces scènes m'ont éclairé tout d'un coup sur ce que le cœur humain ne peut expliquer dans l'histoire des temps passés. Les journées des vengeances populaires se ressemblent.

Et peut-être , Monsieur , ce désordre d'idées , cette agitation soudaine , cette ivresse des gouvernemens et des peuples, à qui doit-on l'attribuer ? à la plus élevée des maximes posées par Luther : le libre examen , noble et triste faculté qui creuse , abime tout ce qui s'élève et ne se justifie pas aux yeux de la raison humaine, raison

.superbe, inflexible devant les abus du temps, les concessions nécessaires d'une civilisation indulgente et d'un droit ]>ublic consacré par les %es.

L'autorité du catholicisme a été ébranlée ; puis on en est venu à l'autorité royale , à la légitimité des races. Maintenant il est une autre légitimité attaquée par ce libre et terrible examen , c'est l'autorité des gouvcrnemens et le droit de la propriété ; rien ne résistera a l'impitovable fatalité qui poursuit les sociétés quand elles ont secoué les juaximes conservatrices.

Ces maximes ont croulé dans un grand naufrage; elles vivent comme un culte dans le cœur de quelques familles , et dans la haute raison des hommes qui ont les yeux sur l'avenir. Les guerres religieuses furent une terrible épreuve ; on s'en sauva par uîie transaction. Une heure arrive où tous les partis fatigués se cherchent pour se presser autour du principe qu'un -vertige a renversé. Souvenez-vous, Monsieur, que dans les États- Généraux de ISOîî, votre aïeul Kdouard Mole s'écriait, (contre une tentative d'usurpation étrangère : Sauvons la loi saliqiie , vénérable par sa forctf

el par son antiquité: et In loi sallcjuc, la grande loi de rii(T»'dilé triompha! Quelciues années s'étaient à peine écoulées depuis l'avénenient de Henri IV, et les guerres civiles ne restaient plus que comme un siinglant sou\enir et une cruelle leçon.

i>eiiillv sur Seine, 20 mai 1834.

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