‹ Histoire de la réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IV (volume 3)Chapitre 147 sur 202 · HENRI DE IVAVARRE ET LE PATE · texte numérisé non relu

HENRI DE IVAVARRE ET LE PATE

catholique. Prince habile, il ne s'était pas seulement contenté d'une déclaration qui assurait à tout jamais le libre exercice de la foi romaine; il avait encore manifesté le désir de s'instruire de ses dogmes, de ses miracles, de ses merveilleuses légendes ; il avait offert de se soumettre au concile général , comme à un arbitre suprême, en matière de foi ; Henri envoyait une ambassade spéciale à Rome, auprès du pape Grégoire; puis auprès de Clément, afin de parfaitement convenir d'avance des résultats de son abjuration. Pourrait-il dès-lors compter sur l'appui des pontifes ? M. d'Ossat et l'évéque de Paris, Gondi , esprits de tiers parti, s'étaient chargés de cette mission , car Henri était hérétique, relaps; et comment dès-lors obtenir son absolution? L'Espagne, qui avait repris son ascendant à Rome, devait traverser toutes les tentatives et empêcher les résultats {)olitiques de ce retour du roi de Navarre aux lois générales de la vieille société , acte immense d'avenir.

Il y avait long-temps que le parti calviniste s'inquiétait des démarches du noble chef qu'il avait choisi, et de ses rapports intimes avec les catholiques. Dès que la brave chevalerie huguenote l'avait vu se rapprocher des parlementaires et du tiers parti , elle avait jugé que le roi de Navarre, sans conviction profonde, sans véritable conscience religieuse, adopterait cette idolâtrie romaine contre laquelle toute la réforme avait saisi les armes.

Ce prince tout de chair, adonné au vin , aux femmes, roi de débauche et de plaisir, nouveau Salomon , n'al!ait-il pas suivre l'impulsion de ses intérêts, le parti qui conviendrait le mieux à son repos et à sa plaisance ? Ingrat pour les siens , parjure envers cette brave et noble chevalerie qui seule avait servi ses premières armes et salué son drapeau, lîenri allait-il passer à cette Eglise , fille d'Ante-Christ, qui avait couvert de boue ses images, et flétri sa personne de l'excommunication ?

Ainsi raisonnaient les ministres austères ; ils s'en exprimaient même sans aucun ménagement. Le sévère ministre Spina écrivait à Henri lY : « Sire , c'est la meilleure et plus saine partie de vos pauvres siibjects qui parle maintenant à vous et se plaint à vous de vous-raesme. Dieu a retiré partie de ses bénédictions de dessus vous, et il n'accompagne plus vos armées de ses faveurs, vostre changement est cause de ces changemens , car quis'esloigne de Dieu, Dieu s'esloigne de luy. Sire, ce sont des paroles que vous ne pouvez mespriser sans mespriser vostre ame et vostre Estât. Ce sont les trophées de vostre victoire d'Ivry qui vous ont haussé le courage, c'est environ ce temps-là que vostre fortune commença à ravaller. Auparavant vous recognoissiez Dieu pour auteur de vos victoires, et luy en rendiez sacrifices et louanges; maison a vu depuis qu'enflé de tant de

succès et vous voyant devant la ville capitale de vostre royaume accompagné de tous les princes du sang et de la plus belle noblesse, vous commençastes à vous appuyer sur les bras de la chair et desdaigner vos anciens serviteurs , desquels vous avez tiré autrefois le sang et la substance; vous vous niistes plus que jamais à rechercher les femmes, vous laissant emporter aux vanités et voluptés. Dieu qui vous aimoit ne vous laissa pas porter bien loin ce péché, car le honteux lèvement du siège de Paris en fut la punition. Hélas! nous faudra-t-il donc dire de vous ce que l'Escriture-S)incte dict des mauvais princes : « Dieu donne des roys en sa fureur! » Salomon, le plus sage et plus accompli prince qui fut oncques et qui néanmoins à leur induction se fit payen et idolastre ! Il faut deslester les vicieux , affectionner les gens de bien, chastier les meschans et recognoistre les bons. Si vous n'aimez rien moins que ceux qui ont couru vostre fortune et qui vous ont apporté sur leurs espaules de deçà la rivière de Loire, et permettez que leur condition soit pire que sous les desfuncts roys vos prédécesseurs, les esloignant de toute charge et dignités , sera-ce pas aux ligueurs un subject de rire ? sera-ce pas aux bons catholiques un subject de croire que ([uand ils vous auront preste l'espaule pour monter sur le throsne de la royauté, vous leur donnerez du pied au cul comme aux autres ? Car se

pourrolt-on promettre autre chose d'un homme qui à tous propos quitte ses vieilles amitiés pour de nouvelles , qui va si souvent au change de ses affections ? Sire ; nostre premier grief est de voir Dieu si mal servi ; quel reproche , quel opprobre de voir un roy de religion resformée et en mœurs si difformes ! Vous promettez aux catholiques romains de conserver leur religion, et vous n'avez point soin de la vostre. Quel désir avez-vous monstre pour que la paix fust remise en l'Eglise ? qui avez-vous mis en besogne pour cet effect ? Pardonnez-nous , Sire , si nous prenons la liberté de vous dire la vérité; la longueur delà maladie et la violence de nostre mal nous font perdre patience. Le peuple est chargé de tailles insupportables et trois fois plus grandes que ne levoient vos prédécesseurs. Il me reste un scrupule, savoir : si caresser vos ennemis, ceux qui vous ont trahi tant de fois , ceux qui cherchent vostre mort et la ruine de vostre Estât, et au contraire gourmander et desdaigner ceux qui ployent volontairement sous le joug de vostre obéissance, ceux qui sacrifient leurs jours pour vostre conservation; si, dis-je, ce sont les effects d'une vraye générosité de cœur; j'avoistousjoursouy dire que le propre d'un grand cœur c'est de faire tout le contraire de ce que vous faictes : craignez vos ennemis, vous voilà mesprisé; mesprisez vos amis, vous estes odieux. Je ne veux pas par le récit de nos desfi^ucts ra-

LETTRE DU MINISTRE SPlNi (1593). 265

nientcvoir tous nos malheurs; à peine avons-nous du temps pour nous plaindre de ceux qui nous arrivent tous les jours; je ne veux pas vous enseigner l'art de régner, mais , Sire , un sommeil vous a assoupi; il est plus (jue temps de vous resveil- 1er ; si c'est une erreur, chassez-en le nuage et prenez lumière et instruction de ceux qui peuvent vous donner conseil fidèle et salutaire. David avoit failli lourdement; il vous a laissé le patron de sa repentance en sept ou huict de ses psaumes! Mon encre est de.strempée de mes pleurs et mon papier est lavé de mes larmes et puis desséché du vent de mes soupirs auxquels , pour faire fin , j'adjouteray ce souhaict du plus profond de mes entrailles : que nostre Dieu veuille amender vosdesfauts, accroistre vos vertus et vous remplir de toutes ses bénédictions tant spirituelles que temporelles au bien de cet Estât, à la paix de vos subjects et a la ruine de vos ennemis! Ainsi soit-il *. »

Les ministres avaient raison d'exhaler ainsi leurs plaintes : pour "qui étaient désormais les grâces et les faveurs ? qui avait les amitiés du roi ? ces catholiques qui naguère poursuivaient les cornettes blanches et fleurdelisées de Henri de Navarre. On savait d'ailleurs que la volonté de Henri était de changer de croyance , de se-

* Biblioth. royale , mss. de Colbcrt , n" 1 1 . VI. 23

266 PLAINTES DE MORNAÏ (1593).

couer la réforme en adoptant la foi romaine : on avait donc combattu pour un ingrat , un impie , un apostat; tels étaient les murmures du camp. Partout arrivaient des plaintes et des requêtes. Où le roi voulait-il conduire ceux qui l'avaient élevé sur le pavois ? Non-seulement les ministres du saint Evangile faisaient entendre leurs douleurs austères ; mais encore les amis , les confidens du Béarnais. Tous rappelaient à sa mémoire les assemblées belliqueuses qui se réunissaient pour la défense commune de leur foi , aux époques de persécution, et par-là les calvinistes semblaient menacer le roi de se choisir un autre protecteur.

Sire, écrivait Mornay à Henri , roi de Navarre: t Je vous supplie croire que rien ne se traicte en nostre assemblée contre vostre service. On ne parle point de faire la guerre ; il n'y a point dessein de servir à l'ambition des grands ny à l'avarice des gouverneurs. Le but de toutes les Eglises qui parlent ici par les desputés très-bien auctorisés à cet effcct, n'est autre que leur conservation; chose fort saincte et légitime , mais laquelle se rend tous les jours plus difKcile par l'artifice de nos ennemys qui vous animent contre nous , se faisant fort de nous donner tant de traverses qu'enfin ils nous fassent perdre patience. Cela ])0urtant ne nous esmeut nullement de sortir des bornes de nostre devoir. Nous nous tenons aux

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